Mozika e !
14 juillet 2014 - Fictions commentaires   //   2202 Views   //   N°: 54

Les Malgaches sont les rois de la musique et du travail manuel. Ils inventent ou reproduisent des tas d’instruments dont le violon, la guitare, la valiha, le kabosy (prononcer kabosse… troisième preuve irréfutable de la kabyle connexion) sans parler des percussions à peaux tendues, des basses acoustiques, des flûtes de toutes tailles pour accompagner leurs voix. 

Leurs voix font partie de leurs voies. C’est une partie intégrante et totalement intégrée de leurs cordes vocales. Le chant est purement intégral. Avec l’instrument vient la voie, avec la voix vient la danse. La mécanique du corps malgache est sur un rouage bien huilé. Le « bloc moteur-son » embraye sur une boîte de transmission danse. Une boîte six vitesses sans marche arrière. Musique et danse semblable à un turbo V6 à 16 soupapes dont l’accélération surprendrait tous les danseurs de valse à trois temps. Il suffit qu’une seule et simple note s’échappe d’un instrument de musique pour qu’un chant apparaisse suivi d’une tierce à l’octave qui naturellement se rejoigne et que les corps se mettent à onduler. C’est inné comme une circulation du sang ouvrant des portes chorégraphiques. Un tempo du coeur à double battant, une fenêtre musicale débouchant sur des champs d’accès inexplorés.

Je révise ainsi ma cuti concernant l’admiration que j’avais pour Carlos et sa chanson « Ah c’qu’on est bien quand on est dans son bain ». Depuis mon arrivée en Malgachie, je trouve cette chanson un peu fade et moins raffinée qu’auparavant. Je me découvre en évolution évolutive sur l’éducation musicale. Je perçois des sensations nouvelles en écoutant les chansons malgaches. L’harmonie donne des larmes à l’oeil, les chants font dresser les poils, le tempo donne la chair de poule et l’on se détache de l’espace avec les contretemps. L’école de la musique naturelle est tout comme de l’argent sans valeur : un capital unitaire ou la monnaie d’échange se base sur l’équilibre, le dosage et la proportion. Cette fortune mélodique devient de la richesse élégante, sorte de reine au pays des rois, souveraine du royaume des termes suaves.

Mamy me promène au gré de la ville, de pousse-pousse en pousse-pousse avec le rythme cadencé des pieds du tireur. Il m’emmène dans le grand marché du samedi (Tsena sabotsy) ou les étals sont aussi grands que des manèges à légumes. « Ne crois pas, dit-il, que tout le pays a des marssés comme celui -ci ». Antsirabe c’est le grenier de la Malgachie. Fruits et légumes sont centralisés ici. Les prix sont très bas et les montagnes de carottes sont très hautes. Nous déambulons entre le poisson séché, les oranges, la friperie, les chapeaux de paille, les canards à vendre, les sacs de riz, les farines et les oeufs. Je reconnais de-ci de-là, un monticule de papayes à gâteaux, des revendeurs de cocottes alu. Il y a un fourmillement de foule et d’odeurs, de parfums entremêlés. Tous les petits métiers s’entrelacent au milieu des cantines a gargotes où chacun achète ou revend. Le monde fait son affaire.

Le monde s’harmonise dans une partition sans solfège.

On peut dire ce que l’on veut, auto-analyser, décortiquer les questions ou prémâcher des réponses, la vie toute entière semble s’être inspirée du Tsena sabotsy. Dans la grande descente qui rejoint le marché du centreville, le tireur de pousse-pousse s’envole. La pente est raide et ses pieds ne touchent plus terre. C’est beau comme un décollage d’avion. Dans le pousse-pousse, le vent à grande vitesse me grise et j’ai l’impression de devenir un oiseau. Un oiseau avec un p’tit vélo dans la tête.

On ne peut pas ôter la gentillesse à Mamy car elle est soudée à son coeur. Au-delà du rire permanent, Mamy ne se plaint pas, ne critique pas. J’accompagne sa pudeur en restant dans le domaine volubile du temps présent. Je ne suis pas dupe non plus et je vois bien comment se passe la vie ordinaire en Malgachie. J’avoue prendre en pleine face ce que nous appelons à la télévision : la pauvreté. Ce sentiment profond d’être acteur de ce présent, je le sens chez Mamy comme une discrétion sans parole, un silence qui veux tout dire.

Tout traduire. Cela ressemble à une mélodie à dix cordes sensibles. Ici, aborder un sujet d’actualité déroutant fausse la route. En cela les scènes d’ornières, de nids de poules et de pneus qui crèvent régulièrement, ces scénettes quotidiennes s’incorporent dans le décor sans aucune protestation. Ce qui est dur n’est pas ressenti comme du roc, il y a autour d’un événement une carapace tendre, impalpable et douce comme un nuage meringué. Dans cette même lignée naturelle, Mamy continue à me faire partager la découverte de son pays.

Il me présente son ami musicien, Toky. Toky, c’est une boule de soleil avec deux petites lunes dans les yeux et un sourire en forme de croissant. Sa chevelure à l’Angela Davis double son visage en diamètre. Toky a une minidreadlock de soixante centimètres qui tombe de sa chevelure et qui se finit par une petite perle orange.

Il est fin comme une bouteille de toaka gasy, il a une démarche sobre et élégante tel un tireur de pousse-pousse au ralenti. Toky fait partie de la bande des musiciens de la ville. Ici, tout le monde joue avec tout le monde. Comme cheval de bataille, tous égaux sans ego, avec la musique.

Comparable à une recette de cuisine toutes les influences sont bonnes ou tout du moins intéressantes à développer, qu’il s’agisse de hira gasy, tsapiky, salegy, jazz, blues, thrash métal, chants basques, electro dub, bossa nova, valse à trois temps, rock’n roll, toutes ces musiques sont des sources d’eaux chaudes propices à la création.

Toky, Je l’ai vu de mes yeux vu interpréter sur son clavier un voyage musical sans frontières. Une improvisation sans douaniers, sautant de pays en pays comme un qui rigole, mixant le jazz manouche avec de la musique country, de la musique de l’Est avec du blues de Chicago. J’ai entendu Barak Obama se réconcilier avec Poutine. J’ai même deviné la résurrection de Mao Tsé Toung en punk irlandais. Avec Toky, y’a pas photo, y’a film. On voyage ainsi à l’oeil et à l’oreille dans toutes les hémisphères. L’art direct, le merveilleux, est tout à fait bouleversant, et je m’en réjouit. A ce propos, Toky n’est pas un homme, Toky est une musique.

« Il l’a en lui », me raconte Mamy. Comme beaucoup d’autres artistes malgaches, il exprime sa persévérance dans les eaux chaudes de son désir. C’est un musicien aussi bien aquatique que transcendantal. Aussi bien romantique que métal physique. Avec un soupçon d’alu en fusion. 

 

par Philippe Bonaldi

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