Miharisoa Rakotomalala : « On consomme deux fois plus de sucre qu’on en produit »
7 février 2019 - Éco commentaires   //   139 Views   //   N°: 109

Faible capacité de production, usines sucrières en suspens, réduction du volume d’exportation, la filière sucrière peine à se structurer à Madagascar. Miharisoa Rakotomalala, directeur général du Centre malgache de la canne et du sucre, nous parle des problèmes majeurs de cette filière.

« Si nos cinq sucreries fonctionnaient, la filière représenterait plus de 5 % du PIB. »

Pourquoi notre production en sucre reste-t-elle faible ?
Seules deux de nos usines sur cinq sont fonctionnelles. Ce sont les usines d’Ambilobe et de Namakia et elles sont en location-gérance avec des Chinois. Après des arrêts de près de 15 ans, les usines de Brickaville et de Nosy Be devaient reprendre. Malheureusement, le redémarrage a été suspendu en 2017 à cause des grèves des employés. Ils réclamaient leurs salaires non payés depuis des années. Pour le cas de l’usine de Morondava, elle a toujours fonctionné mais a été suspendue en 2014 à cause d’une émeute. Pourtant, si les cinq usines fonctionnaient, la filière sucrière représenterait plus de 5 % du PIB avec 550 000 millions d’ariary de chiffre d’affaires par an. Il s’agit ici d’une projection de la Stratégie nationale d’adaptation de secteur sucrier (Snass) en 2006.

Quelles sont les conséquences de cette faible production ?
L’offre n’arrive pas à satisfaire la demande. Aujourd’hui, notre production se chiffre à 97 000 tonnes de sucre en 2017-2018. Les Malgaches ont pourtant besoin de consommer 211 000 tonnes, sachant que la demande est croissante depuis 2013. Il y a donc un gap de 114 000 tonnes de sucre à combler pour satisfaire les consommateurs. Voilà pourquoi on importe en moyenne 100 000 tonnes de sucre par an du Brésil, de Thaïlande et d’Afrique du Sud. Aujourd’hui, 64 % des sucres sur le marché sont importés. Les Malgaches préfèrent consommer le sucre blanc importé à cause de son pouvoir sucrant même s’il est plus cher par rapport à notre sucre roux.

Le fait d’importer rétablit donc l’équilibre dans la consommation…
C’est indispensable pour satisfaire les consommateurs mais cela nuit à notre balance commerciale. Il faut savoir qu’on a importé 113 000 tonnes en 2013, et cela est passé à près de 130 000 tonnes en 2017. Et plus on importe, plus on fait sortir de devises. Vous savez pourtant à quel point on assiste aujourd’hui à la dépréciation de l’ariary.

Qu’en est-il du prix du sucre sur le marché local ?
Son prix stagne et atteint en moyenne les 2 500 ariary le kilo. Mais cela varie selon les régions. Le prix est élevé dans la région Androy (Sud) où il peut atteindre jusqu’à 4 000 ariary. Là-bas, ils n’ont pas d’usine sucrière et le transport des marchandises est difficile. En revanche, dans la région Analanjirofo, le prix du sucre atteint à peine les 2 000 ariary. La population préfère alors se tourner vers le sucre industriel.

En matière d’exportation ?
Nous n’arrivons pas à satisfaire la demande nationale, alors parler d’exportation ! Nous avons dû logiquement En matière d’exportation ? Nous n’arrivons pas à satisfaire la demande nationale, alors parler d’exportation !

Nous avons dû logiquement baisser ces exportations qui représentaient 40 000 tonnes en 2012 mais à peine 4 000 en 2018. Essentiellement vers la France, l’Italie et la Belgique. Il faut aussi savoir que l’accord ACP-UE (Afrique Caraïbe Pacifique-Union européenne) a expiré en 2017. Cet accord nous permettait de vendre notre sucre à un prix référentiel à l’international. Sans cet accord, c’est la libre concurrence qui joue et nous ne sommes pas de taille à rivaliser. Il faut avant tout s’occuper de nos industries sucrières.

Parlez-nous de la culture de la canne…
C’est une agriculture qui exige beaucoup de travaux. Rien que le labourage prend trois heures. La mise en terre d’une dizaine de tonnes de boutures sur un hectare nécessite au moins 30 employés. Pour le coût, il faut au moins 4 millions d’ariary pour planter un hectare de canne à sucre. La plantation de canne demande six ans avant la récolte, on ne peut couper qu’à la sixième repousse. La campagne se fait de juin à novembre. Pour le rendu, le poids total du sucre dans une canne représente 10 % de son poids total. Pour booster notre production, nous avons encore assez d’espace pour l’installation des nouvelles unités de transformation. A cela s’ajoute un climat tropical avec un taux de pluviométrie satisfaisant et un sol fertile favorable à la culture de la canne.

Les paysans se plaignent des acheteurs chinois…
Les planteurs affirment qu’il y a de la falsification au niveau des ponts-bascules. Dans la filière, après la coupe, les paysans vendent leur canne aux Chinois notamment ceux qui font la location-gérance des deux usines fonctionnelles. Pour déterminer le tonnage, on pèse les cannes au pont-bascule. Les paysans se plaignent souvent que le poids estimé n’est pas le bon et qu’ils se font arnaquer. Les planteurs trouvent aussi que le prix à la tonne est insatisfaisant, sachant qu’une tonne leur est achetée à 69 000 ariary hors-taxes.

L’état des routes n’arrange rien…
A cela s’ajoute, en effet, le transport difficile des marchandises. La route d’Ambilobe est aujourd’hui coupée. C’est un problème récurrent pour l’acheminement des produits agricoles à Madagascar sachant que les productions se font dans des zones enclavées. La construction et la réhabilitation des routes sont primordiales si l’on veut que la filière sucrière se développe.

Comment se porte la locationgérance des deux usines fonctionnelles ?
Cela ne crée aucune valeur ajoutée. Les sociétés viennent avec leurs contrats en poche et en profitent à fond. Ils ne forment même pas les Malgaches à être des dirigeants de valeur internationale. Les Malgaches sont toujours relayés à occuper des postes de subalternes. Par ailleurs, les sociétés ne respectent pas les contrats. Ils ne font pas l’entretien des bâtiments et des routes environnantes. Ils ne payent pas non plus les loyers. Et aujourd’hui, on s’étonne encore pourquoi cette filière ne marche pas.

Quels sont vos projets pour restructurer cette filière ?
La solution est de créer des minisucreries notamment des petites usines de transformation semi-industrielle dans chaque région de Madagascar. C’est ce qu’on est en train de faire avec l’Union européenne et l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi). On est déjà sur deux projets de minisucreries, une à Antanamifafy (Mahajanga) et une à Mahatalaky (Fort-Dauphin). L’objectif est d’avoir dans ces deux localités une petite usine autour de laquelle des paysans planteront des cannes. La petite usine emploiera une vingtaine de salariés et une soixantaine de planteurs. L’objectif est de produire environ six tonnes de sucre par jour. Si on avait ce genre de minisucrerie dans chaque région, on serait autosuffisant et on serait même compétitifs au niveau international.

Propos recueillis par #PriscaRananjarison

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