Le lac Mantasoa est l'un des plus célèbres de Madagascar — non pas pour sa superficie, qui ne dépasse pas les 2 000 hectares et ne figure même pas dans le top dix national, mais pour ce qu'il cache. Cette étendue d'eau est artificielle, créée par la main de l'homme il y a moins d'un siècle. Et en dessous, un village entier dort encore.

« Quand le niveau de l'eau baisse, on peut entrevoir les vestiges englouti. » Richard ne raconte pas une légende. Il ouvre une porte sur une mémoire que le lac n'a jamais totalement noyée. « Là-dessous, il y avait notre maison et notre parc à bœufs », souffle-t-il en désignant les eaux calmes. Les jours de basse saison, quand les pluies se font rares, quelques vestiges réapparaissent à la surface — comme si le passé refusait de se laisser engloutir tout à fait sous ce lac d’une profondeur moyenne de 4 à 10 mètres. Avant d'être un lac, l'endroit était traversé par une rivière. La construction de barrages, achevée en 1936, transforma peu à peu le paysage et noya les terres alentours. « C'est surtout la pluie qui nourrit le lac. En saison humide, il monte rapidement. En saison sèche, il redescend », explique Richard. Un équilibre vivant qui continue de rythmer la vie locale.
Mais l'histoire remonte un siècle plus tôt. En 1837, Jean Laborde fit de Mantasoa l'un des premiers pôles industriels de Madagascar — ateliers, hauts fourneaux, forges, ambitions de modernisation du royaume Merina. Ce Français devenu homme de confiance de la reine Ranavalona Ière avait transformé ce coin de forêt en laboratoire industriel avant l'heure. Aujourd'hui, les ruines dialoguent encore avec la végétation pendant que le lac efface doucement les contours de cette époque. C'est donc pour alimenter ces installations, puis pour répondre aux besoins en énergie hydraulique de la région, que le barrage fut construit — engloutissant au passage des terres habitées depuis des générations.
Richard balaie une idée reçue avec un sourire. « Ce n'est pas un tabou qui interdit la baignade. Le lac est simplement très profond et son fond plonge brusquement. » Puis il raconte l'origine du nom Mantasoa. Selon la tradition orale, des étrangers installés sur le site employaient des ouvriers malgaches réputés pour leur endurance, dont le repas quotidien se résumait à un vary sosoa manta moaka — un riz très liquide, pas bien cuit. Étonnés de les voir travailler avec autant d'énergie malgré cette nourriture modeste, ils auraient retenu l'expression manta fa mitondra soa — simple, mais bénéfique. Les mots se seraient contractés jusqu'à devenir Mantasoa. Légende ou vérité historique, Richard ne tranche pas. À Mantasoa, ces récits valent parfois autant que les pierres.
Lucas Rahajaniaina
Photos : Andriaparany Ranaivozanany