Mafana
1 mars 2013 - Fictions commentaires   //   830 Views   //   N°: 39

Liv, au fond de la salle, face aux clips mafana de la télévision, demanda le plat du jour avec une bière au serveur. Il aimait bien commander sans choisir. C’était sa façon de tirer l’horoscope. On lui apporta sa bouteille et un plat de poisson au ravitoto : une bonne soirée s’annonçait.

Un travesti, la démarche calculée, l’aborda :

− Je peux te tenir compagnie ?

− J’attends Rose-Annelle.

− Qu’est-ce qu’elle en a de la chance, celle-là ! Ces crétins, se plaignit-il en désignant les clients à l’autre table, ne pensent qu’à boire. J’ai pas dîné et je vais tourner de l’oeil … Tu veux pas juste m’offrir un snack ?

− Assieds-toi !

− Merci, t’es chou !

Mini-jupe, beau fuselage rehaussé par des bottes en daim, chemisier blanc ouvert sur un nombril percé, le visage pas trop fardé, juste des yeux de biche aux longs cils, on s’y laisserait presque prendre si ce n’était la voix étrangement rauque et ces mimiques reproduisant l’attitude des femmes de Sao Paulo ou de Rio vues dans les séries télévisées. Liv détourna la tête vers l’écran. On diffusait le journal. « Tu ne voudrais pas d’une partie à trois avec Rose-Annelle ? proposa le travesti avec un sourire dégagé.

− Ça ne m’intéresse pas.

− Oh là là ! Qu’est-ce que t’es plan-plan !

− Si tu veux, tu peux aussi retourner avec tes alcoolos, lui dit posément Liv.

− D’accord !… Un poisson frit avec une salade s’il te plaît », demanda-t-il au serveur qui s’amenait avec un bol de rougail tomates.

Puis il ajouta : « On m’appelle Fred »

Liv trouvait son ravitoto moelleux et fondant. La chair grasse de l’espadon compensait parfaitement l’âpreté des feuilles de manioc. L’ensemble augurait décidément d’une bonne soirée. Peut-être juste le rougail présentait-il un goût un peu suret.

Comme dans un film, Rose-Annelle déboucha du couloir et jeta un regard dans la salle. Il la héla. Elle s’approcha, non sans vérifier si personne d’autre n’aurait pu l’inviter. « Tu es en bonne compagnie ! lui lança-t-elle.

− Bonsoir, lui dit Liv, le sourire très large. Assieds-toi.

− Oui, renchérit Fred. J’étais en train de lui proposer un plan à trois !

− Ah bon ? Je te préviens, persifla-t-elle, je ne partage pas mon dû. Le temps perdu est toujours le même.

− Assieds-toi, Rose-Annelle, je t’attendais. Fred n’est là que pour manger son poisson frit.

− Tu as un mec en or ! déclara le travesti… j’ai pas mangé de la journée, ajouta-t-il en baissant la voix alors que son plat arrivait.

Rose-Annelle, petite jupe écossaise rouge et noire, chemisier blanc, les talons plats, les cheveux sentant le brushing, maquillage léger, façon très bourgeoise revenant de ses courses, s’assit, puis, s’adoucissant et retrouvant un sourire enjoué, picora dans les frites du travesti. « C’est toi qui choisis, mais pour moi, c’est le même tarif… » Elle poussait d’un geste étudié la frange qui lui voilait le regard. « Alors comme ça, t’as envie d’une partie fine ? Je ne savais pas que tu avais de ces goûts un peu… particuliers », ajouta-t-elle en clignant de l’oeil à Fred. Liv, un peu excédé, nia en secouant la tête. 

− Ce n’est pas honteux, tu sais. Nous, on est ouvertes !

− Et couvertes ! Ha ! Ha !

− Puisque je vous dis que non !

− Hou la la ! Il faut pas l’énerver, le monsieur ! fit Fred, secouant une main près de sa bouche. J’en connais comme ça qui faisaient les prudes et qui, à la fin, voulaient absolument me payer double !

− Pas moi, fit Liv sèchement. Tu finis ton poisson maintenant.

Liv voulait retrouver son humeur joyeuse, ou du moins l’atmosphère du plat de ravitoto. La bière déjà tiède ne l’aidait guère. Il se détourna vers la télévision. Tout à coup, Fred, qui avait suivi son regard, hurla : « Lui ! Lui-là ! » désignant l’écran. On rapportait une conférence avec des grands fonctionnaires et des bailleurs internationaux.

− Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?

− Lui, le gars en costume qui parle là… et ben lui, hou ! Hou là là !

− Quoi, qu’est-ce qu’il a ? fit encore Liv déguisant mal son intérêt, après avoir reconnu le fonctionnaire.

− Et ben, lui, il m’a payé plus que le double et il m’a fait un de ces trucs ! J’en suis encore toute retournée rien que de le revoir, déclara le travesti… À la télé en plus !

Rose-Annelle éclata de rire : « N’importe quoi ! » Elle n’aimait pas qu’on lui vole la vedette.

− N’importe quoi ! lâcha aussi Liv. Un gars comme ça ne… euh… ne vient pas à la Bonne Fortune !

− C’était pas ici ! − Ah bon ?!!

− C’était à Antaninarenina. Mais t’as raison, c’est pas le genre à venir ici…

− Arrête de faire ton intéressant !

− Je vous le jure, c’était très fort même ! Très, très fort mais…

− Mais quoi ?!!

− Je ne l’ai plus revu ! fit Fred, montrant des yeux tout pensifs et faisant même entendre une larme dans sa voix. Et pourtant, hou là là !

Rose-Annelle et Liv riaient. « Vous pouvez ne pas me croire mais taisez-vous, je veux entendre ce qu’il dit, je veux connaître son nom. Il est où là ? » Sur l’écran, ils étaient déjà passés à un autre reportage

– l’insécurité dans le Sud. « Et merde ! » fit Fred. Liv vidait lentement le fond de son verre mais dans sa tête, cela s’accélérait, il pourrait peut-être soutirer une partie des mannes internationales au fonctionnaire.

− Qu’est-ce qu’on se marre, fit-il. Allez, on va boire à ton amoureux, Fred.

− Te moque pas de moi ! fit le travesti prêt à verser dans la tragédie.

− Pas du tout, riait à nouveau Liv. Je t’offre un verre.

− Un tonic, dit Rose-Annelle.

− Un tonic ? Un tonic avec beaucoup de téquila, alors !

− Une bouteille de tonic et une bouteille de téquila, commanda Liv.

− Moi, je ne bois pas, prévint Rose-Annelle. Je travaille, moi !

− Merci ! Moi, je compte pour du beurre ?

− Je te vois venir, toi, tu comptes t’amuser à peu de frais !

− Oh là ! Mais calmez-vous ! C’est moi qui suis malheureuse ici, cria Fred. J’ai pas un client, pas un radis et j’ai loupé mon mec en or !

− Le grand amour ! se moqua Rose-Annelle.

Liv versait de la téquila dans les trois verres, espérant faire parler le travesti. Fred ajoutait le tonic, cherchant un détail dans ses souvenirs pourrait aider à faire croire à son histoire. Rose-Annelle supputait comment soutirer de l’argent à Liv et comment faire, surtout, pour que Fred en touche le moins possible. Avec son exigence de téquila, il lui sortait par les trous de nez, comme si un rhum local ne faisait pas le même effet ! « T’es d’accord, hein, chéri ? » Elle embrassait Liv sur le lobe. « On reste ensemble pour la nuit ? »

Il se perdit dans ses cheveux.

− 100 000 ?

− 150.

Il lui mangea la bouche. Elle le laissa faire un instant puis, le sourire élargi, tendit son verre vers Fred :

− Tchintchin ! Alors, raconte ! s’exclama-t-elle en gloussant.

− Pour que tu te foutes de moi ? Jamais !

− Allez ! Te fais pas prier… A moins que ce ne soient que des conneries ?!!

− Ce ne sont pas des conneries ! glapit Fred.

− Ça va, les filles ! les calma Liv. Mais tu sais bien, Fred, les mecs comme ça ne voient même pas les gens comme nous !

− Moi, il m’a vue et bien vue même !… Il s’est jeté sur moi !

− Oh ?!!

− Un samedi, au petit matin, j’avais cassé un talon, soirée de merde, je clopinais dans la rue, il m’a pris, un 4 x 4 couleur crabe-écrevisse, là, je me rappelle bien. Je rentrais à Analamahitsy. « C’est sur mon chemin », il a dit. Il habite du côté d’Ambatobe, je crois.

Fred parlait avec force gestes et mimiques. Il en profitait pour caresser ses jambes en évoquant sa chaussure, le visage et le cou pour la gentillesse du fonctionnaire. La bouche le plus souvent ronde, la langue s’en extirpant toujours langoureusement, les yeux allant de Rose-Annelle à Liv, tantôt complices, tantôt tentateurs.

− Il se préoccupait de mes pieds nus sur les rues dégueulasses de cette putain de ville. J’ai tenté ma chance quand on a traversé le Marais Masay. La douceur du tissu de son pantalon ! Il s’est laissé faire. Il sentait bon la sueur de la nuit sur du savon d’importation. Je n’ai pas vu la route, on était déjà dans ma rue. Il en revoulait. Je lui ai dit que c’était pour le remercier mais que s’il en voulait davantage, c’était 500 000.

− 500 000 ?!!

− C’est ce qui m’est venu à la tête. Il n’a pas tiqué. Il m’a même compté 100 de plus, il a dit : pour réparer la chaussure.

− 600 000 ?!!

− Ouais, tu m’étonnes !… Il était vraiment chaud bouillant. Il me faisait un peu mal comme quelqu’un qui faisait ça la première fois mais c’était bon ! Suis rentrée chez moi les jambes toutes molles. Liv avait du mal à le croire. Rose-Annelle persiflait.

− Un coup vite fait ! C’est ce que tu appelles l’amour !

− 600 000 quand même !

− Putain, oui, 600 000 !… Et toute rêveuse, Rose-Annelle lui demanda : et qu’est-ce que t’as fait avec les 600 000 ? Fred également semblait parti ailleurs puis, chassant une larme, il confia :

− J’ai donné le tiers à ma mère (il baissait les yeux). Dans une enveloppe signée que j’ai glissée sous sa porte (yeux levés). Quand je vais la voir elle n’arrête pas de pleurer alors ça me prend la tête. Puis j’avais des choses à régler que j’ai payées, puis je me suis dit (main droite secouée devant la bouche) : pas de shopping !… (la langue) j’ai résisté deux heures ! (maintenant ses yeux pétillaient) j’ai acheté ça (touchant ses bottes), une autre paire en cuir noir (sa peau était le cuir), des petits hauts (il rajustait ses faux nichons), ça diminuait vite (exhibait son piercing), puis j’suis allée en boîte, tout claqué dans la nuit (éclat de rire général).

− Et tu ne l’as pas revu ?

− Hélas !

− C’était il y a longtemps ? demanda Liv, les yeux s’arrachant difficilement du nombril percé.

− Il y a quelques semaines.

À la télévision, la météo était passée sans que personne ne s’en fût aperçu. Les clips étaient revenus. Des femmes bougeaient leurs fesses. Des hommes avec des habits neufs montaient dans des super voitures, roulaient dans des quartiers propres, sur des rues sans trous, le macadam épais de 20 cm, entraient dans des super baraques.

Des enfants jouaient dans des jardins et des amoureux s’embrassaient devant des jets d’eau. Même les poubelles étaient propres et même les chiens ne fouillaient pas dedans mais jouaient avec les enfants. Il y avait de la lumière dans les maisons.

Des femmes sortaient de super salles de bain, se vêtaient de peignoirs ou de dessous de satin, ouvraient des frigos pleins. Des hommes avec des bijoux en or buvaient de l’alcool doré, mangeaient de la viande. De temps en temps, ils jouaient de la musique. Les culs se baladaient sur des cartes postales en fond d’écran.

« On monte, les filles ? » fit Liv 

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