Dans la forêt de Mangabe-Ranomena-Sahasarotra, à Moramanga, un rayon de soleil traversant la canopée suffit parfois à révéler un monde miniature en mouvement. Madagasikara Voakajy, organisation malgache engagée depuis des années dans la protection des espèces menacées, vient d'y ouvrir un nouveau front — celui des papillons. Fragiles, discrets, et finalement bien plus bavards qu'ils n'y paraissent sur l'état de santé d'un écosystème.


Jusqu'en 2025, les papillons n'étaient pas encore au programme. Madagasikara Voakajy travaillait sur les baobabs, les reptiles, le babakoto — ces priorités bien connues de la conservation malgache. Mais dans les profondeurs de cette aire protégée de la région Alaotra-Mangoro, un autre trésor attendait. « Au départ, nous ne savions pas exactement ce que nous allions trouver. Mais plus les recherches avançaient, plus nous avons compris que cette forêt possédait une richesse exceptionnelle en papillons », confie Pierre Razafindraibe, leader du Programme Recherche à Mangabe. Avec l'appui du Chester Zoo et en collaboration avec l'Université d'Antananarivo, une première étude est lancée entre avril et mai 2025. Malgré une période peu favorable à l'observation, 42 espèces sont déjà identifiées dès cette première mission.
Les missions suivantes — en novembre 2025, puis entre mars et avril 2026, avec la participation d'un spécialiste du Natural History Museum de Londres — ont permis d'affiner considérablement les connaissances. Au total, 164 espèces de papillons diurnes sont aujourd'hui recensées dans l'aire protégée. Parmi elles figure le célèbre papillon comète de Madagascar, l'Argema mittrei, reconnaissable à ses grandes ailes jaunes lumineuses et ses longues extensions en ruban — une espèce nocturne emblématique qui rappelle, si besoin était, à quel point la biodiversité malgache reste hors norme. Ces espèces ne se trouvent pas toutes au même endroit. Certaines évoluent dans la forêt dense, d'autres dans les zones de lisière où la lumière pénètre davantage, d'autres encore dans les secteurs proches des cultures — ce qui permet d'évaluer concrètement l'impact des activités humaines sur cet équilibre fragile.
Pour mener cet inventaire, les chercheurs ont combiné plusieurs méthodes. Des pièges à Charaxes appâtés avec des fruits fermentés pour les espèces frugivores. Des filets à papillons pour les relevés visuels — contrairement aux idées reçues, ils ne tuent pas les insectes mais permettent une capture temporaire avant relâcher. Des pièges lumineux à UV, installés dans différents habitats, pour observer les espèces nocturnes. « Le papillon est un véritable indicateur. Quand certaines espèces sont présentes, cela montre que l'environnement garde encore un bon équilibre », explique Pierre Razafindraibe. En clair, ces ailes colorées sont aussi des données scientifiques qui volent.
Derrière la recherche, il y a aussi une ambition sociale et économique. Madagasikara Voakajy et les communautés locales envisagent de transformer cette richesse naturelle en levier de développement durable — élevage contrôlé de certaines espèces, tourisme scientifique permettant aux visiteurs de découvrir les papillons sans dégrader leur milieu. « L'objectif est de montrer que protéger la biodiversité peut aussi apporter des bénéfices aux populations locales », souligne le responsable. À Mangabe, chaque battement d'aile devient alors un message — celui d'une forêt qui mérite d'être protégée, et d'une biodiversité capable d'offrir de nouvelles histoires à raconter.
Lucas Rahajaniaina
Contact Facebook : Madagasikara Voakajy
Photos fournies par Madagasikara Voakajy