Logements universitaires : La cité sans joie
8 mai 2018 - Grand Angle commentaires   //   387 Views   //   N°: 100

« Bloc 9, cité Ambohipo. Beaucoup de choses ont besoin d’être réparées car nos logements universitaires sont foutus… que ce soit Ankatso ou Ambohipo – urgent. » Une publication sur facebook par un étudiant de l’Université à la mi-février 2018, en guise de première approche du problème.

Antananarivo abrite l’université principale de Madagascar, et juste à côté, la première unité de résidences appelée Ankatso qui accueille 994 étudiants. Les conditions à l’intérieur sont difficiles voire dangereuses, mais les étudiants n’ont pas le choix ni voix au chapitre. Ankatso est au sommet d’une colline : un labyrinthe bien conçu de chambres, d’escaliers, de salles, plus une cantine et des toits-terrasses qui offrent au visiteur une vue magnifique sur les vallées voisines, les collines et les marais. Le projet a été réalisé par un célèbre architecte, Roland Simounet, en 1970 afin d’accueillir 400 à 500 étudiants. La cité en accueille le double aujourd’hui car chacun des présidents consécutifs de la République, excepté Hery Rajaonarimampianina élu en 2014, a inauguré un nouveau bâtiment, qui d’ailleurs ne correspond pas à l’architecture originale ni aux normes en vigueur.

Le Centre régional des œuvres universitaires d’Antananarivo (Croua) gère les six sites d’hébergement actuels. Partout la mauvaise gestion est évidente : les toilettes sont bouchées, les tuyaux fuient, l’accès à l’eau est limité, les câblages électriques aux branchements hasardeux font frémir. Sans parler des murs délabrés, pourris et des portes cassées. Les étudiants attendent toujours un calendrier de maintenance, c’est-à-dire un geste des pouvoirs publics.

Chaque « étage » ou « secteur » a un « président », un étudiant qui rend compte au Croua des conditions de vie dans son secteur. Choisi par les résidents, il (ou elle) agit comme relais pour les complaintes. En outre, il fait appliquer les règles établies par le président du « bâtiment », le Croua et le président de la « tribu » respective. Comme son nom l’indique, un président de tribu est un étudiant qui représente son ethnie ou sa région au sein du complexe universitaire.

Lui aussi rapporte les complaintes de son groupe au Croua. La relation hiérarchique entre les étudiants, le Croua, le président d’étage, le président d’immeuble, le président de tribu, le président des étudiants et le président d’association n’est toujours pas très nette.

Pour partager une chambre, le prix par lit varie de 7 000 ariary (1,8 euro ) à 80 000 ariary (20 euros) par an à verser au Croua. Pour louer une chambre, un pot-de-vin unique à un président et à ses complices est indispensable, compter entre 3 millions et 5 millions d’ariary. Il n’est donc pas étonnant que 27 % des résidents actuels soient de purs squatteurs, soit d’anciens étudiants ou en relation avec un étudiant. Les étudiants ne se plaignent pas. Certains sont contents des conditions, mais beaucoup ne parlent pas par peur de perdre leur refuge ou sont contraints au silence.

Il est normal et même professionnel pour un journaliste d’être émotionnellement neutre par rapport au sujet qu’il traite, mais là au milieu de la puanteur des toilettes, de l’enchevêtrement des fils électriques, des amoncellements de bidons d’eau, il est impossible de ne pas s’indigner et d’y aller du couplet habituel : « c’est normal, c’est Madagascar ! ». Normal quand on représente la partie la plus instruite de la nation de risquer sa vie à chaque fois qu’on branche un réchaud électrique pour préparer son dîner ? Normal de se faire cambrioler et parfois racketter sur le campus ? Normal de dormir sous un toit dont on n’est pas sûr qu’il ne va pas s’effondrer cette nuit ? Normal d’avoir aussi à endurer ça ? « Izay adala no toa an-drainy » (seul l’insensé est comme son père) dit le proverbe.

Texte et photos #ZanakynyLalana

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