Lettres de Lémurie : Touhfat Mouhtare, Vert cru
15 mars 2018 - Cultures commentaires   //   768 Views   //   N°: 98

« … Il y a un autre monde dehors qui est à nous aussi »
Harlem, Eddy Harris.

Touhfat Mouhtare, Vert cru,
KomEDIT, Moroni, Comores, 300 p.

Après un recueil de nouvelles, Âmes suspendues (éditions Cœlacanthe, 2011), Touhfat Mouhtare nous livre en français – « la langue de ses agacements » – un premier roman attachant, foisonnant et complexe. Vert cru. La couleur du madaba. « Les feuilles de manioc pilées à la lueur du crépuscule. Le vert profond des feuilles gorgées de jus ressortait avec vigueur une fois que l’on y avait mêlé les éclats rouges vifs du piment et les points blancs de l’ail pilé. »

Une histoire de femmes, et d’hommes biensûr, même si les hommes ici sont plutôt des prétextes.

A l’ouverture, Aziz meurt. Dans un crash d’avion. Rhen, élevée à Paris, avec amour par Aziz et Majdouline, décide de partir à la recherche de sa mère, de ses origines. Là-bas, sur les hauteurs de l’île de Ngazidja où le passé ne se laisse pas dévoiler si facilement. « Ce pays est le temple de l’amnésie. Le déni est son dieu, que des milliers d’âmes vénèrent et honorent chaque jour. »

Les hommes s’oublient dans une vie réglée par la tradition et la religion qui les avantagent. Ils s’oublient parfois entre les jambes d’une femme, consentante ou pas. Est-ce qu’ils peuvent oublier leurs enfants ? Et les femmes ? Les femmes connaissent forcément leurs enfants, les pères de leurs enfants. Le roman nous montre que ce n’est jamais si simple. Même si « tout enfant trouve mère quelque part. Aux enfants vivants les mères vivantes. »

Une histoire de femmes. Une silhouette évanescente couverte d’une grande étole rouge des pieds à la tête. Un morceau de bois ramassé sur les sentiers touffus et pointus de Bandar. Un village maraîcher juché sur une montagne abrupte renferme ses secrets à l’ombre de grands manguiers et des ylangs-ylangs. Là, Belle avait rencontré Idûd. Latruru na Idûdu.

Vingt ans plus tard, Belle reconnaît à son arrivée Rhen. Elle savait que la fille d’Idûd reviendrait un jour et lui poserait des questions. Une histoire qui ne se raconte pas. Il faut aller en Manâmein pour la connaître. Passer par l’hypnose, et vivre en rêve la vie d’autrui. « C’est comme aller au cinéma » sauf qu’on ressent tout. Rhen va plonger dans les tempêtes du temps avec son flot de violences et ses rémissions.

Touhfat Mouhtare nous entraîne à sa suite dans un dédale de mémoires arrangées et de vies tumultueuses. Les femmes de son histoire se voilent et se dévoilent dans un tourbillon d’étoffes. « Mais Idûd était une bombe à retardement. Le principe de ces bombes, c’est qu’elles attendent le moment propice, et qu’elles frappent fort, beaucoup plus fort que les autres. »

Que Rhen apprenne d’abord les singularités des tissus que les femmes des îles de la Lune arborent. « Les étoffes de la vie ». Qui les vêtent et les définissent. Le leso, ne sort jamais sans ton leso. Tu t’en couvriras la tête et ton buste par-dessus tes habits. – Le shiromani. Tu le porteras lorsque ton corps commencera à changer. – Le saluva. Tu le porteras chaque fois que l’envie te prendra. – Le hami. Les jeunes femmes en âge de se marier le portent pour que les hommes les regardent. – Le sahare. Seules les femmes à l’aube de leurs noces peuvent le porter. – Le subaiya, réservé aux femmes mariées. – Enfin le kanga, l’étoffe suprême. Tu le porteras quand tu marieras ta fille. « Une femme doit toujours en avoir sur elle. Il ne faut jamais briser le cycle des âges ».

La tradition semble munificente. Les parures gênent aux entournures et révèlent en fin de compte la prison de la femme. Jusqu’à son mariage, elle est la propriété de trois hommes : son père, son frère et son oncle maternel. Une fois mariée, elle n’a plus qu’un seul maître, son époux. Elle ne devient un individu à part entière que quand elle marie sa fille aînée. Et les hommes ? Certains, maîtres. Certains, esclaves. Tous esclaves de leurs relations d’esclavage. « En fait, nous sommes une grande famille qui ne s’est toujours pas libérée des chaînes de filiation, qui déifie ses ancêtres alors que ces derniers l’ont laissée tomber depuis des siècles. »

Comment ne pas condamner des crimes, des choix, des complaisances ? Comment comprendre l’amour en ces temps hostiles ? Il faut parcourir le chemin. « Tu voulais que je rencontre les cœurs qui t’ont accueillie ou rejetée, aimée ou torturée. Tu voulais que je connaisse tes tourments, ta force, tes faiblesses. Tu voulais que je chemine sur ton cheminement, que défilent devant mes yeux les endroits que tu avais traversés. »

Une histoire de liens inextricables et de vies emmêlées que nous livre Touhfat Mouhtare avec beaucoup de délicatesse. Au bout, comprendre que « parfois la haine est un sentiment qui ne se justifie pas. Une flèche que l’on lance contre un ennemi factice, et parfois contre soi. »

Lémurifiquement vôtre,

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