Lettres de Lémurie
5 octobre 2015 - Cultures Livres commentaires   //   674 Views   //   N°: 69

Michèle Rakotoson, Madame à la campagne,
Chroniques, collection Plumitif, Éditions Dodo vole, 2015, 88 p. 

Si on connaît un peu l’auteure, on entend sa voix en lisant ces chroniques. On l’entend engueuler les chiens, enguirlander ses employés, sourire à ses petits-enfants, cajoler sa deudeuche pour qu’elle avance un peu plus, aller au secours de la tante Mada, « cela fait plusieurs mois qu’elle gémit et trois jours qu’elle hurle », se moquer de sa copine Carlotta, « celle qui bosse dans la com », et du coq. Oui, il y a un coq, on est à la campagne, et il y a d’autres animaux aussi, des oies, des crapauds, « car quand on décide de vivre à la campagne, c’est pour être proche des animaux, de la nature et tout cela non ? »
Après le récit urbain, Antananarivo, Tana la belle sortie chez Elytis en 2011, Michèle Rakotoson s’attaque ici joyeusement à la campagne. Pour notre grand plaisir.
Illustration au détriment du crapaud : « Imaginez que vous ayez devant vous un homme qui se gonfle d’air, triple son volume, décuple son ventre et lance un : « Femme, où estu ? » d’une voix qui sort de ses entrailles, avec un souffle tellurique. »
Ou du rat : « Par ici, bientôt l’emblème national sera le rat. De toutes sortes. Et les rats, ça bouffe tout, farine, riz, draps, serviettes, tout, même les billets de banque. Surtout, d’ailleurs, les billets de banque pour certains. »

Quand l’auteure dit : « lippe concupiscente, moustache avantageuse, ventre bedonnant, queue aussi longue que son corps grassouillet, oh quelle horreur ! », je me demande de qui elle parle ?L’Académie française lui a décerné le Prix vermeil en 2012 pour l’ensemble de son oeuvre. Dans les années 80, elle a commencé à Antananarivo avec le théâtre, comme Sambany ou Honahona, des pièces qui continuent à représenter notre île audelà des mers. Puis elle quitte Madagascar en 1983 pour Paris où elle travaille comme journaliste à la radio (Radio France Internationale et France Culture) et à la télévision (RFOAITV), s’occupant notamment du concours des inédits de RFI-ACCT, du Prix RFI-Témoin du Monde, tout en s’ouvrant à d’autres formes d’écriture : les nouvelles (Dadabé, Karthala, 1984) et les romans.
Son quatrième roman, Lalana (Arléa, 2002), est mon préféré : un roadstory vers la côte est de deux amis, deux jeunes étudiants d’Antananarivo dont l’un, malade du sida, n’a jamais vu la mer. Il y eut d’autres romans également écrits à l’étranger, dont le point commun est l’obsession de l’île. Au point que Magali Marson présente le lien de notre romancière à la terre malgache comme « empreint d’une intensité particulière, presque de violence, (…) paradoxal, fait d’un attachement singulier, indéfectible et de rêves de fuite, de rejet » (Michèle Rakotoson et Jean- Luc Raharimanana : Dire l’île natale par le ressassement, Revue de littérature comparée, 2/2006, no 318, p. 153-171).
Avec cette dernière publication chez Dodo vole, la quatrième de la collection Plumitif, notre grande dame de la littérature est bien revenue chez elle. Elle se sent plutôt bien avec nous et le dit :
« J’aime ce livre. Il est moins douloureux que ce que j’ai écrit jusqu’à maintenant. C’est toute la tendresse que l’on peut ressentir pour le ‘petit peuple’ malgache, sa manière de rire de tout et de lui-même, sa manière de survivre ».
C’est léger et cocasse. Tout le monde passe à la casserole (Madame va apprendre à ses dépens que les marmites ont une fâcheuse tendance à se faire voler). Après les animaux, les humains : les employés, les voisins, le maire, des paysans, avec leurs manoeuvres d’approche et leurs histoires. Tout le monde. Les hypocrites, « il faut commencer chaque réunion par des prières, finir par des prières (…) » Les mignons, « Mamitiana change d’approche et me lance un bonjour “Madama vazaha !!!” avec un beau sourire enjôleur (…) ». Même Madame rit d’ellemême !
Ainsi, d’après Papalala, le tradipraticien, celui qui pratique les soins hérités des ancêtres et fait beaucoup de bien à tante Mada en lui massant le bas-ventre et les cuisses…, d’après ce faiseur donc, Madame souffre « d’un syndrome terrible qui se nomme la solitude. Il fallait donc (lui) trouver une solution, et cette solution, c’était de (la) marier… avec un Général ou un Président ! »
Avec Madame à la campagne, on rit. Comme quoi, revenir fait du bien. Lémurifiquement vôtre,

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