Les ancêtres prennent un coup de froid
8 août 2016 - Cultures Fomba commentaires   //   1385 Views   //   N°: 79

« J’ai rêvé qu’ils avaient froid ! » C’est comme çà que tout commence. L’hiver, c’est le mois des garçons, mais c’est aussi les fêtes à tout casser du souvenir. À Madagascar, juillet-août-septembre sont rythmés par le retournement des morts, une forme majeure du culte des ancêtres.

Il suffit souvent, qu’un membre de sa famille, aïeul chenu (mais bien vivant !), fils ou fille, devenu plus qu’adulte et raiamandreny (anciens), déclare avoir rêvé qu’un cher disparu « se plaint du froid » pour que tout s’enclenche. Ailleurs, on se contente d’évoquer « nos chers disparus », incidemment et au détour d’une causerie familiale au coin du feu ou lors d’un raout, ou le temps d’un enterrement ou d’une incinération.

À Madagascar, on sacrifie aux rites festifs et onéreux d’un devoir de mémoire.

Le famadihana (retournement des morts, traduction libre) est l’exhumation d’un ou de plusieurs corps, suivie d’une brève sortie au soleil pour leur ajouter de nouveaux linceuls, avant le retour dans le tombeau familial. Désormais, ils y seront bien au chaud. Voilà pour les « chers disparus », mais, pour le village, voire tous les villages environnants, et la famille large, l’événement sera l’occasion d’une grande bouffe en commun. Dyspeptiques et hypertendus s’abstenir. On tient table ouverte et il n’y a pas d’heures pour les braves.

Le menu fait la part belle à la viande et à l’huile. Ce n’est pas pour rien que le famadihana est plus la fête du vary be menaka (riz très, très gras) que celle du retournement des morts. Les familles nanties peuvent abattre des boeufs ou des porcs pour satisfaire les appétits d’un immense concours de population qui ne mange pas gras tous les jours et à qui la pauvreté a fait oublier le goût de la viande. Quand on fait le compte des dépenses engagées, l’événement se décide au moins un an à l’avance. L’alcool coule à flots et les décibels de la sono ne sont pas en reste.

Le « must » sera une ou des troupes de hira gasy (musiciens traditionnels) qui animent la fête avec grosses caisses, flûtes, violons et autres saxophones. On comprend que les missionnaires aient combattu une tradition si dispendieuse pour une société composée en majorité de pauvres.

Paradoxalement, les campagnes sont les plus attachées aux rites et à Tana, il n’est pas rare, dans les quartiers dits défavorisés, de voir une petite foule euphorique derrière une pancarte arborant fièrement, aux sons d’une clique, la grosse photographie du héros du jour. On n’est pas en Europe. Là-bas, on écarte les morts de la vie. Le cimetière a été écarté de l’église de leur première communion, comme les cimetières des pestiférés, antan. À Madagascar, les morts ne sont jamais morts.

C’est quand on les oublie qu’ils disparaissent des mémoires et encore, ils continuent de survivre sous le nom générique de razana (défunts), fondus dans la grosse masse anonyme de tous les « chers disparus » de tout le monde. Dans la Grande Île, quand on ouvre une bouteille d’alcool, la première goutte est toujours pour eux.

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