Le « tsiny » et le « tody », les incontournables
20 décembre 2011 - Soatoavina commentaires   //   2468 Views   //   N°: 23

Chaque mois, dans sa rubrique Soatoavina, Sylvain Urfer se penche sur un fait de société à Madagascar. Il analyse les valeurs, décrit les blocages, interroge les comportements pour tenter de construire une réflexion capable d’aider chacun d’entre nous à mieux comprendre le pays et à mieux y vivre avec les autres.

Un couple rendu fameux par le pasteur Richard Andriamanjato1, dont le livre fait toujours autorité. Car il ne faut pas avoir vécu longtemps dans la grande île pour être intrigué par le miala tsiny (s’excuser) répété à longueur de journée et en toute occasion. Au-delà de la convention sociale, de quoi s’agitil ?

La vision malgache du monde veut que tout soit en lien. Du créateur aux esprits bons ou mauvais, des hommes aux animaux, du visible à l’invisible, tous les éléments de la nature participent au même aina, qui est la vie dans toute son extension. Dans ce monde surpeuplé et complexe, il importe d’observer les innombrables règles et coutumes qui régissent le comportement et la parole. Manquer à cette observation, par transgression involontaire ou par simple oubli, devient alors passible du tsiny (blâme, censure). Celui-ci, qui peut venir de n’importe qui, et à propos de n’importe quoi, révèle en quelque sorte l’imperfection de l’homme dans ce qu’il fait ou ne fait pas,

et le met en situation d’en subir les conséquences. Si quelque chose ne va pas, ce ne peut être que l’effet, souvent différé et difficile à attribuer clairement, d’un tsiny. Même s’il n’en comprend les raisons, chacun est tenu de l’accepter passivement, renonçant à son libre arbitre et à l’autonomie de sa pensée. Et pour l’éviter, la seule parade consiste à rester à sa place : ainsi, il s’approprie son sort, puisque ce qui lui arrive est de sa faute.

Participant d’une force quasi surnaturelle, le tsiny ne concerne ni le Créateur qui ne se mêle pas du quotidien des hommes, ni les esprits célestes. Par contre, il est redoutable dans la relation aux ancêtres, sourcilleux sur l’observance des rites funéraires et du famadihana (« retournement des morts »). Aussi, pour être sûr de ne rien enfreindre, les cérémonies se font-elles toujours en accord avec le fokonolona (communauté rurale) et la famille étendue. Dans la relation aux autres, le tsiny ne concerne pas tant les choses à faire ou à ne pas faire, que la manière de les faire. Poser un acte entraîne l’approbation ou la désapprobation : il importe donc de se plier à tout prix au conformisme social – sans lien avec la morale. Totalement intériorisé, le tsiny génère alors un sentiment constant de culpabilité, quoi qu’on fasse, qu’on dise ou qu’on pense. Il manifeste l’extrême emprise de la société sur les personnes qui, à force de vouloir se mettre à la place des autres, finissent par masquer leur véritable personnalité.

Dans ce contexte, le tody – retour, revanche, représailles, châtiment du mal – constitue le retour inexorable de ce qu’on fait, et qui peut s’exprimer par une maladie, un accident, un incendie ou un troupeau décimé. Il a pour fonction de rétablir l’ordre premier perturbé par le tsiny. Ainsi s’explique la prudence du Malgache devant toute entreprise nouvelle : n’est-il pas plus sûr de se conformer à ce qu’ont fait les ancêtres ? Ce qui bride évidemment toute innovation et toute recherche, au profit d’une résignation sournoise. Par ailleurs, le tody frappe tout le monde indistinctement, au nom de la commune condition humaine, qui considère comme accessoires les différences de caste, de pouvoir, de fortune ou de savoir. Il faut donc respecter le destin, ne pas se moquer d’une victime du sort et ne pas la blâmer. Enfin, le tody peut frapper jusqu’aux plus lointains descendants, en vertu de la solidarité familiale, comme le battement d’ailes du papillon déclenche une lointaine tempête. D’où le recours indispensable et fréquent aux mpisikidy (devins), habilités à dévoiler l’origine du sort et à le conjurer…

La mode est à l’enseignement du kabary (discours traditionnel). Les orateurs en herbe sont-ils conscients du sens du fialan-tsiny (excuse), auquel sont toujours consacrées les introductions de longueur démesurée ? Tout cela pour disculper l’orateur à titre préventif, dans une ambiance de culpabilité généralisée, avant même qu’il ne parle ou n’agisse. Sans défense face à l’omniprésence d’un tsiny invisible et menaçant, les personnes réagissent alors par la peur de l’action, et une extrême prudence dans les actes. Comment donc surmonter ces concepts inhibitifs du tsiny et du tody, qui handicapent tout progrès ? Dans son livre paru il y a 64 ans, le pasteur Andriamanjato préconisait « une désacralisation de ce qui pour le Malgache est encore actuellement plus ou moins sacré : les tabous, le coin des ancêtres, les coutumes séculaires… » (p. 96). Depuis lors, les avancées ont été minimes. Mais son ambition de renouveler la culture malgache, pour la rendre compatible avec le monde moderne, reste d’actualité. « Ainsi, la personnalité malgache pourrait s’affirmer de nouveau, se construire, se transformer, se moderniser sans cesser pour autant d’être malgache » (p. 89).

1 Richard Andriamanjato, « Le tsiny et le tody dans la pensée malgache », Présence africaine, 1957, 102 pages.

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