Le sacrifice
11 octobre 2012 - À lire Fictions commentaires   //   445 Views   //   N°: 33

Il s’appelait Lova. D’ordinaire, les zébus portent des noms simples, le Blanc, l’Étoilé, mais celui-ci était différent. Non seulement par sa robe noire, marquée de blanc à la nuque et au front, mais parce que c’était le sien : Lova, l’Héritage. Son oncle le lui avait donné lors de sa fête de circoncision. De ces jours-là, il se rappelait les notes aigrelettes des kabosy, les coups de feu et de sifflets, puis la musique enivrante des grands haut-parleurs. Il se souvenait des billets attachés aux hampes de sisal et aux parapluies, de l’odeur de poussière et de bière renversée. Cela avait été trois jours, trois nuits de fête, où toute la grande famille était réunie, un jour où avec d’autres garçons il était devenu un homme, non seulement dans son corps – les images de cette autre journée-là s’étaient effacées de sa mémoire – mais dans l’esprit de tous. Il avait été, comme ses cousins, porté à califourchon sur le tronc de l’hazomanga1, que le sang d’un zébu sacrifié avait consacré avant qu’il ne fût planté à l’est, sur le terrain de son oncle.

Il avait été très heureux ces journées-là, jusqu’au dernier soir quand, alors que tous étaient repartis, les plus ivres ramenés chez eux par les plus valides, il avait regagné la maison familiale de vondro2 et de claies de cocotier, et qu’à la nuit, il avait entendu son père, le croyant endormi, dire à sa mère d’un ton sifflant :
– Ton frère est un homme rusé. Il a su donner à notre fils le plus petit zébu, le plus maigre du troupeau.

Elle n’avait pas répondu, mais il n’avait pas eu besoin d’ouvrir les yeux pour voir ses narines pincées, son menton relevé…

Il avait pensé alors aux quatre zébus donnés à Revato, le propre fils de son oncle, quatre zébus presque adultes dont une génisse en âge de procréer. Et il avait surtout pensé à la phrase de son oncle, lorsque celui-ci lui avait montré son veau :
– Toi, Saïd, voici ta part.
Et il avait répété :
– Saïd le Comorien.

Ainsi l’appelait-on au village. Car son père n’était pas d’ici, du Menabe, mais d’au-delà des mers et il n’avait pas de troupeau, simplement la force de son corps et sa bonne volonté pour travailler au service de son beau-frère, le grand Velonjara que tout le monde respectait et qui était chef de son clan.

Plus tard, son père était parti. Saïd était demeuré avec sa mère, dans l’enceinte cernée de la palissade de petits bois qu’habitait son oncle ; et si étaient venus ensuite un autre garçon et une fille, elle n’avait plus eu de mari. Saïd était resté sans père, même si pour toutes les fêtes il se regroupait avec les fils de ses oncles.

Quand Lova lui avait été donné, ce n’était qu’un petit veau tremblant, aux hanches maigres et aux jambes osseuses. Il avait à peine dix jours et marchait en titubant, ses grands yeux aux longs cils emplis d’effroi. Et tout de suite, Saïd l’avait aimé.

Lova était demeuré dans le parc à zébus de son oncle. Mais jamais Saïd ne le confondait avec un autre. Lorsqu’il revenait des champs de maïs ou des marécages où il allait couper le vondro, il courait jusqu’au parc où on les avait rassemblés pour la nuit, lui apportant un bouquet d’herbes que le veau mangeait dans sa main, le fixant de ses gros yeux mélancoliques. Aussi n’avait-il pas besoin, comme les autres bouviers, de garder les mêmes vêtements pour que Lova le reconnaisse. Dès que le veau l’apercevait, il venait vers lui.

Si le cousin qui avait la garde du troupeau durant le jour avait une nouvelle fois oublié de ramener les bêtes le soir, il se proposait toujours pour aller les chercher, même les nuits sans lune, sans craindre la noirceur des grands arbres, ni la possibilité des esprits malfaisants. Il lui semblait toujours entendre, parmi les autres bruits de la nuit, le beuglement de Lova qui maintenant était devenu un jeune zébu assez fort pour être attelé.

À dix ans, avec la permission de son oncle, il avait été le premier à lui attacher les rondins d’attelage et il avait su lui faire accepter de petites charges de bois de chauffage qu’il ramenait de la forêt pour sa mère. Lova était docile, et si quelquefois il se mettait à courir en renversant tout le chargement, c’était qu’il avait vu un serpent ou qu’il était simplement plein d’énergie et de joie de vivre. Lorsqu’il s’était calmé, Saïd se plaçait devant lui et Lova frottait sa poitrine de son gros mufle, comme pour se faire pardonner. Jamais Saïd ne faisait comme les autres, qui frappaient la croupe de leurs bêtes de branches épineuses ou les affolaient en faisant claquer la mèche du fouet au-dessus de leur tête.

Plus tard, alors que Lova était devenu un animal adulte, déjà castré, il l’avait habitué au joug et au poids des charrettes. Quelquefois, l’un de ses oncles l’emmenait avec lui pour aller dans d’autres villages vendre les vondro ou du charbon. Il était fier de partir au petit matin, enveloppé dans la grande couverture à carreaux pour se protéger du froid, suivant les pistes de sable où surgissait parfois une voiture qu’il fallait laisser passer en poussant l’attelage sur le côté. Lova était une bonne bête qui répondait au moindre claquement de langue et aux injonctions de la gorge, résistant de toute sa force à son frère d’attelage qui, terrifié, cherchait à gagner les fourrés, tournant la tête comme son maître vers les visages entrevus et les mains qui s’agitaient en remerciement par les fenêtres ouvertes. D’ailleurs, c’était souvent Saïd qui menait seul la charrette au retour, quand son oncle, ayant profité de l’argent de la vente pour boire quelques verres de toaka à l’épicerie, dodelinait de la tête et s’endormait sur son banc.

Alors que Saïd était devenu un adolescent qui pouvait porter dans ses cheveux le peigne d’ornement, Lova était une bête puissante, aux longues cornes symétriques, que beaucoup lui enviaient.
– Tu as le plus beau du troupeau, lui disait son cousin Revato qui possédait maintenant plus de vingt têtes.

Ces jours-là, Saïd, à la nuit, se rendait dans l’enclos et il restait longtemps à côté de Lova, flattant son flanc, lui grattant la tête entre les cornes. L’animal répondait en agitant les oreilles, poussant vers l’obscurité du lointain un meuglement triste, comme pour conjurer la possible venue des dahalo.

Saïd fermait les yeux, il s’imaginait partir le long des chemins avec sa charrette, remonter vers là d’où venaient les voitures, aller jusqu’à la ville dont certains lui avaient parlé. Mais son rêve s’arrêtait où les images lui manquaient, et revenant à lui dans l’odeur forte du troupeau, il se levait, flattait une dernière fois le flanc de Lova et rentrait lentement vers la case de sa mère pour dérouler sa natte parmi les siens.

Il avait près de seize ans quand son oncle tomba malade. Velonjara, dont la voix jusque-là avait imposé le respect à tous, parlait maintenant comme un vieil homme essoufflé, et lorsqu’il se levait de son lit, il devait prendre appui sur l’épaule de Revato, le préféré. Depuis que Revato ne quittait plus le chevet de son père, Saïd hésitait à aller voir son oncle. Car Revato s’était toujours moqué de lui, l’appelant Le Comorien, comme s’ils n’étaient pas de la même famille.

Le jour où Velonjara mourut, tout le village fut frappé de stupeur. C’était un homme encore jeune et il laissait une nombreuse descendance dont certains étaient encore des enfants. Les funérailles devaient durer plusieurs jours, afin que reviennent vers le village ceux qui demeuraient au loin.

Ce fut sa mère qui le lui dit.
– Nous devons apporter notre part. Tu mèneras Lova dès demain, pour qu’il soit sacrifié avec les zébus de tes frères. Alors, ce jour-là, Saïd devint vraiment un homme, avec son poids de chagrin. 
 

1 Bois « sacré », symbolisant pour chaque garçon le passage à l’âge adulte, qui, le jour de la fête de la circoncision, est taillé en pointe, arrosé du sang du zébu sacrifié et planté à l’est du village.
2 Sorte de jonc dont on fait les parois des cases en pays vezo et masikoro.

 par Laurence Ink 

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