Le fantôme de Madagascar
27 septembre 2017 - À lire Cultures Lire Livre du mois Livres commentaires   //   293 Views   //   N°: 92

Dans le vaste cycle romanesque entamé en 2004 avec Pura Vida, Patrick Deville atteint la moitié du chemin qu’il s’est fixé sans trop le dire au début : douze volumes de « roman sans fiction », ainsi qu’il le dit lui-même en ajoutant immédiatement que ce n’est pas tout à fait exact, pour raconter le monde depuis 1860 jusqu’à nos jours. La période s’allonge puisqu’il intègre des événements très récents à des histoires croisées dans l’espace et le temps.

Un précédent roman, Peste & choléra, évoquait déjà brièvement Madagascar. Alexandre Yersin, le découvreur du bacille de la peste, et personnage principal du récit, a séjourné à Nossi-Bé (ainsi qu’on orthographiait alors le nom de l’île) en 1895. « Sa mission à Madagascar est davantage politique que scientifique et Yersin n’est pas dupe », écrit Patrick Deville.

Il ne consacre pas beaucoup plus de pages à Madagascar dans son nouvel opus, mais on y vient, à la fin, en l’attendant depuis avant même d’avoir ouvert le volume, car le titre nous parle : Taba-Taba. C’est ainsi qu’on appelle un pensionnaire du Lazaret situé à Mindin, en face de Saint-Nazaire. « Solitaire ténébreux », il « pouvait attendre, si le temps le permettait, plusieurs heures assis sur les marches de la porte monumentale, balançant lentement le torse d’avant en arrière devant les eaux grises et vertes, et psalmodiant Taba-Taba-Taba / Taba-Taba-Taba, avec une coupure parfaite au milieu de l’alexandrin, le torse atteignant sa position basse à la fin du premier hémistiche, se relevant en prononçant le second sans même paraître en panne de clopes. »

Le lieu, où le narrateur a passé huit ans quand il était enfant, côtoyant donc sans le savoir des fous qu’il n’appelait pas ainsi, trouve ses origines dans une mission préparatoire qui avait entamé ses travaux en 1860, année qui ouvre tous les romans du cycle. Les archives du Lazaret ont disparu, le narrateur ne saura jamais qui était vraiment Taba-Taba. Mais sa silhouette le hante comme un fantôme du passé, « en moulinant des bras au fond de mon cerveau. » Il fallait en savoir davantage. Il a interrogé Jean-Luc Raharimanana qui lui a fourni, dans son livre Madagascar, 1947, la traduction du dictionnaire Malzac & Abinal : « Tabataba : rumeurs, grands bruits , émeute, terme par lequel on désigne l’insurrection de 1947. » L’hypothèse d’un lien entre les événements et la personne le séduit, Patrick Deville décide « de ramener Taba-Taba à Mada. »

C’est là, en mars dernier, alors que le cyclone Enawo venait de passer, qu’il a écrit les dernières pages du roman, après s’être rendu à Moramanga où il a laissé au marché, définitivement espère-t-il, Taba-Taba. La grande Histoire et les obsessions personnelles se rencontrent à Madagascar.

Patrick Deville, Taba-Taba. Seuil, 432 p., 20 €, ebook, 14,99 €.

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