Lalaina Rakotonaivo : « Le crabe est un business lucratif »
18 mars 2019 - Éco commentaires   //   264 Views   //   N°: 110

Depuis ces cinq dernières années, la filière crabe est devenue une des plus lucratives du secteur pêche. Le secteur, encore peu structuré, risque pourtant la surexploitation. Lalaina Rakotonaivo, responsable petite pêche chez WWF (World Wildlife Fund) fait un tour d’horizon.

Comment se porte la production ?
Le crabe est un produit de luxe. Sa production a augmenté de 4 000 tonnes en 2012 à plus de 6 000 tonnes en 2017. C’est devenu un business lucratif. Il y a de nombreuses espèces de crabes à Madagascar mais le crabe de mangrove (Scylla serrata) qu’on appelle aussi crabe de boue est le plus prisé grâce à la qualité de sa chair. C’est aussi l’une des espèces les plus commercialisées au monde. On le trouve tout au long de la côte ouest à Madagascar notamment dans les régions Atsimo Andrefana, Menabe, Boeny, Melaky, Sofia et Diana. Il faut croire que nous avons les potentiels écologiques nécessaires. Notre pays bénéfice d’une surface de mangroves à hauteur de 3 250 km² qui servent de niches pour nos crabes. Nos mangroves représentent 20 % de celles d’Afrique.

La filière risque la surexploitation…
Quand il y a augmentation de production, il y a un risque de surexploitation. D’après les chiffres du Ministère en charge de la Pêche et de l’Aquaculture, la production maximale équilibrée en crabe de mangrove est de 7 500 tonnes par an. Cette évaluation remonte à 30 ans. Cela signifie qu’on ne devrait pas dépasser ce seuil. Il faut répartir nos captures sur toutes les zones riches en mangroves. Hélas, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Il y a des zones surexploitées et d’autres sous exploitées à cause de leur enclavement. Dans les zones surexploitées, les ressources diminuent. On a de moins en moins des crabes de gros calibres.

Qui sont les responsables ?
C’est toute une filière à assainir. Ces dernières années, il y a une forte demande de crabe au niveau international. Beaucoup de paysans se sont transformés en pêcheurs. Quand ils ont épuisé les ressources sur terre, alors ils passent à la mer.

Ils deviennent pêcheurs alors qu’ils ne maîtrisent même pas les techniques de pêche. Ils utilisent, par exemple, des fers ronds pour chercher des terriers de crabes. Cette technique archaïque casse facilement les pinces des crabes. Ils ne font pas aussi attention aux racines des mangroves et détruisent les habitats naturels des crabes. Après la capture, certains pêcheurs transportent leurs produits sur une charrette. Cela porte atteinte au conditionnement des crabes. Ces mauvaises pratiques nuisent à la filière. Aujourd’hui, le taux de perte après la capture est estimé à environ 15 %, ce qui représente des pertes économiques considérables.

Qu’en est-il de la règlementation ?
Il y a bien sûr des règlements pour bien gérer durablement les ressources. Il est, par exemple, interdit par la loi de capturer les crabes le soir. Certains pêcheurs savent que les crabes sont attirés par la lumière des lampes torches. Ils en profitent pour faire le maximum de capture la nuit. Pourtant, si l’on pêche jour et nuit, cela conduirait à la surexploitation et à la diminution des ressources. Il faut respecter le quota de capture journalier. Il est aussi interdit de couper les bois de mangroves. Hélas, les locaux utilisent les bois de mangroves comme bois de chauffe, de charbon ou encore pour construire leur clôture.

Les mangroves servent pourtant de niches pour les crabes. Il est encore difficile d’appliquer ces genres de règlements à Madagascar où l’on a peu de centres de surveillance de pêche avec que quelques vedettes pour surveiller nos 5 000 kilomètres de côtes.

Et le prix du kilo ?
Le prix du kilo de crabe varie d’une région à l’autre. A Ambanja, par exemple, en 2015, il a été de 2500 ariary le kilo chez les petits pêcheurs et revendu à près de 4 000 ariary aux collecteurs. A Morondava, il a été acheté au même prix mais revendu à près de 10000 ariary aux revendeurs. Les prix sont élevés là où il y a le plus de collecteurs et où la concurrence règne.

Comment se porte l’exportation ?
Nous avons constaté une baisse des valeurs des exportations pendant ces trois dernières années. Si en 2015, nous avons exporté 49 milliards d’ariary. Cela est passé à près de 35 milliards d’ariary en 2017. C’est peut-être dû à la diminution des ressources. Le crabe est revendu à près de 44 000 ariary le kilo à l’international. Cela varie bien sûr selon le prix fixé à l’international. Ce sont les pays asiatiques qui importent le plus nos crabes vivants.

Quelles sont les mesures pour structurer la filière ?
Plusieurs décisions stratégiques ont été prises pour une gestion durable des ressources. Le Ministère en charge de la Pêche et de l’Aquaculture a sorti un arrêté en janvier dernier sur la fermeture de la pêche au crabe en septembre et octobre. L’année dernière, il n’y a eu aucune fermeture. Selon la loi, le quota annuel de la pêche au crabe est fixé à 5 000 tonnes par an. Quant au quota d’exportation, il est limité à 4 250 tonnes. La taille minimale de capture autorisée est de 11 cm. Les pêcheurs sont ordonnés de remettre en mer les femelles ovées pour encourager la reproduction. De même, ils ne doivent pas pêcher les crabes mous en pleine formation de leur carapace.

Votre guide de bonnes pratiques pour la filière crabe…
Le réseau Mihari (Locally Managed Marines Areas), dont on fait partie, et Blue Ventures ont organisé deux ateliers de réflexion et un atelier de restitution l’année dernière. Ces ateliers ont réuni des représentants du Ministère, des ONG, des communautés de pêcheurs, en bref les acteurs liés à la pêche au crabe. Les réflexions ont abouti à la rédaction d’un guide de bonnes pratiques pour la filière crabe. Allant de l’instant de capture à la vente en passant par le transport, le stockage et le conditionnement, chaque étape est cruciale pour avoir les bons produits. Pour la pêche aux crabes, il faut, par exemple, utiliser des outils spécifiques comme la balance à crabe afin d’éviter les cassures. Ce guide regroupe seize fiches abordant les bonnes techniques à adopter dans tous les maillons de la chaîne. L’objectif est de diminuer les pertes, d’améliorer les conditionnements et d’avoir des crabes de qualité.

Quels sont vos projets pour structurer la filière ?
Nous travaillerons toujours à la professionnalisation de la petite pêche. Nous avons déjà distribué 1300 cartes pêcheurs dans le Sud dans le but d’avoir une traçabilité de la filière. Nous continuerons à déployer des patrouilleurs qui surveilleront les mangroves. A cela s’ajoute des actions de restauration des mangroves en collaboration avec les communautés locales. Nous sommes convaincus que la préservation de l’environnement est un atout majeur dans le développement économique du pays.

Propos recueillis par #PriscaRananjarison

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