L’affaire des photographies
18 juillet 2019 - Cultures commentaires   //   304 Views   //   N°: 114

L’année 1887 à Tananarive fut marquée par une affaire qui nous fait sourire aujourd’hui mais qui, lorsqu’elle éclata à l’époque, suscita de vrais drames. C’est Calixte Savaron qui la raconte en détails dans « Mes souvenirs à Madagascar… »

En effet, dans l’enceinte du rova, à la fin de cette année-là on découvrit que circulaient de nombreuses photographies de femmes nues. Quelques-unes étaient des photographies de roturières mais d’autres étaient des photographies de princesses, de dames d’honneur. On y voyait même la cousine de la Reine. Aussitôt toute la cour fut en émoi.

La Reine Ranavalona III et le Premier Ministre Rainilaiarivony furent scandalisés et une enquête fut ouverte qui posait trois questions essentielles : comment ces femmes avaient-elles pu se faire photographier nues ?

Qui avait pris ces photos ? Qui les avait apportées au palais ?

Personne ne put jamais répondre à la dernière question. On apprit simplement que certaines avaient été ramassées par terre dans la cour.

Quant à la question de savoir qui les avait prises, d’emblée les Malgaches furent mis hors de cause. Quelques-uns possédaient des appareils photographiques mais les origines si diverses des dames photographiées les innocentaient. Même si un fou avait eu l’audace de prendre ces photos, il n’aurait jamais mélangé roturières et princesses. C’était l’avis de la reine, du premier ministre et de tous les Malgaches qui menaient l’enquête.

Evidemment les femmes mises en cause furent convoquées : toutes nièrent s’être laissé photographier nues.
Mais comme on pensait que le photographe était un vazaha, on les interrogea sur leur vie privée et beaucoup durent avouer avoir eu des relations avec des vazaha. Des maris trompés parlèrent de répudiation, des parents traitèrent leurs filles de dévergondées. Il y eut des cris, des pleurs, des injures et même des coups. La plupart de ces femmes photographiées n’osèrent plus se montrer à la cour sauf, raconte Savaron, quelques-unes qui se trouvaient à leur avantage…

Face au scandale le Premier Ministre voulut s’entretenir avec le résident Le Myre de Vilers qui représentait la France à Madagascar. Il y avait en effet un vazaha qui travaillait à la résidence et possédait un appareil photographique. En outre il avait bénéficié des faveurs de certaines dames de la cour. Il était donc fortement soupçonné. Mais le Myre de Vilers affirma que si cet homme avait pu prendre ces photos, jamais il ne les aurait produites. Il s’en portait garant. Il demanda à Rainilaiarivony de lui confier quelques-uns des clichés, s’engageant de son côté à enquêter et à punir sévèrement le coupable dès qu’il l’aurait identifié.

L’enquête du Résident alla vite : en effet, lorsqu’il fit examiner les photos à la loupe on s’aperçut que les têtes avaient été ajustées sur les corps. Seul un photographe de métier avait pu réaliser le truquage. Or, un nommé Maquet d’origine mauricienne, un professionnel, venait de s’installer à Tananarive. Très rapidement les soupçons de le Myre de Vilers furent confirmés par un faisceau de preuves.

Maquet fut convoqué et fut bien obligé de reconnaître qu’il était l’auteur des truquages. En revanche il nia avoir fait circuler à la cour les photographies et assura qu’on les lui avait volées.

On expliqua alors le truquage au Premier Ministre et à la Reine ; ils s’en convainquirent en examinant à leur tour les clichés à l’aide d’une loupe puis en les comparant aux photos qui avaient servi à la manipulation, des photos très convenables sur lesquelles posaient tout habillées les dames de la cour.

Ils furent évidemment soulagés d’avoir la certitude qu’aucune femme ne s’était fait photographier nue. Rainilaiarivony s’excusa d’avoir pensé un moment que le coupable était le vazaha qui travaillait à la résidence. Bien entendu le nommé Maquet* fut expulsé.

Cette affaire eut comme conséquences de prouver au Premier Ministre combien étaient fréquentes les relations des femmes malgaches avec les vazaha. Croyant les empêcher une mesure fut édictée punissant d’une amende importante celles qui concubinaient avec des vazaha. Elles devaient se marier au moins selon les traditions malgaches. Deux ou trois mariages furent célébrés puis les uns et les autres, c’est-à-dire les hommes vazaha et les femmes malgaches trouvèrent divers moyens de contourner le règlement et les choses reprirent vite comme avant l’affaire des photographies.

Sources : Savaron Calixte : Mes souvenirs à Madagascar avant et après la conquête. Mémoires de l’Académie malgache, 1932 Carol Jean : Chez les Hova, éditons Ollendorff, Paris 1898 Internet : http://photographesenoutremeroceanindien. blogspot.com/2009/11/ratsimamanga-et-fils-maquet-et.html

* Il semble que ce soit la famille Ratsimamanga qui ait succédé à Maquet ; leur atelier se trouvait 20, rue Augey-Defresse à Tananarive (quartier d’Ambatonakanga aujourd’hui).

COMMENTAIRES
Identifiez-vous ou inscrivez-vous pour commenter.
Fermer