La Réunion Kely : Son canal, ses bidonvilles
29 juin 2016 - Archives Grand Angle commentaires   //   2198 Views   //   N°: 78

Ils ont été délogés et atterrissent ici, toujours plus nombreux. Surtout depuis la crise de 2009, puisque c’est le seul endroit qui peut les accueillir. Les habitants de La Réunion Kely, le long du canal Andriantany, dans le quartier d’Ampefiloha, espèrent encore en une aide de la providence…

Bienvenue à La Réunion Kely. Après avoir traversé les monceaux de caoutchouc et les flaques de boue, nous tombons sur Amédée Rajoelison qui habite ce quartier depuis 2007. Il nous attend devant sa maison de fortune et son petit étal rempli de bric-à-brac. Malgré son statut de président de la Réunion Kely, Amédée n’en reste pas moins un sans-abri parmi les 1500 personnes que compte actuellement le quartier (60 % sont des enfants). Ils sont près de 300 familles à vivre ou plutôt à survivre ici, faute d’emplois, entassés dans des maisons d’à peine deux mètres de long fabriquées en cartons, en sachets ou en gony (sac tissé).

« J’ai construit moi-même ma maison et j’y habite avec ma femme et mes dix enfants. Comme tout le monde ici, ma principale activité, c’est la vente. Je vends et répare des radios, des téléphones et des accessoires », explique Amédée. En effet, chaque famille vit grâce à la récupération d’objets dans les bacs à ordures et chacun possède son secteur d’activité. Vendeurs de bouteilles en plastiques, de boîtes de conserve, de cordes, de jouets, de chaussures, d’ustensiles de cuisine, de radios… « Pour ma part, je fais des échanges ou bien j’achète mes radios à 2 000 ou 4 000 Ar, je les répare et je les revends entre 8 000 et 10 000 Ar. Je n’arrive pas à subvenir aux besoins de ma famille, mais c’est le seul moyen pour se faire un peu d’argent. La plupart des habitants ont tous des expériences en travaux manuels mais il n’y a pas de débouchés. »

Certains trouvent d’autres moyens pour gagner leur vie, pas toujours sains, par exemple en piquant des poissons dans le canal Andriantany où l’eau est verte de déchets accumulés. « Il y a bien sûr des risques de maladies à consommer ces poissons. Nous leur avons déjà interdit de faire ça, mais la faim est la plus forte. » En tant que président, Amédée est responsable de la vie du quartier, de la bonne entente entre les habitants et surtout de la sécurité. Il nous rassure, La Réunion Kely n’abrite ni voleurs ni bandits. « Si cela existe, ce sont surtout des gens de passage. » Insalubrité, manque cruel d’hygiène, ce bidonville est régulièrement victime de la montée des eaux, du froid et de toute la litanie des maladies liées à l’extrême pauvreté : problèmes respiratoires, diarrhée et mortalité galopante. Selon les chiffres, le quartier compte un décès par mois, les enfants et les femmes étant les plus vulnérables.

« Nous n’avons pas accès à la santé, nous n’avons même pas nos papiers comme la carte d’identité ou l’acte de naissance. Nous attendons toujours un geste de la part de l’Etat. Parfois, des gens de bonne volonté viennent distribuer un kilo de riz aux familles, mais c’est tout. Nous ne voulons pas partir d’ici, nous demandons juste à ce que nous ayons une maison en dur et que le terrain soit assaini. » À La Réunion Kely, les histoires se suivent mais ne se ressemblent pas. En longeant le canal qui débouche vers le quartier d’Anosibe, une jeune femme sort de chez elle et nous aborde. Elle sent déjà le toaka gasy (rhum de contrebande) à 10 heures du matin et peine à nous dire son nom et son âge. Elle s’appelle Mélanie, 30 ans, il lui manque un bras. « J’ai été fauchée par le train en 2009 », nous confie-t-elle. « Voici mon étal, je vends des boîtes de conserves. » Elle part aussi vite qu’elle est arrivée, fantôme 54 furtif de La Réunion Kely.

Au même moment, une musique retentit au loin : « Elle court, elle court la maladie d’amour… » La chanson provient du tourne-disque de Flavien, 63 ans, un chauffeur au chômage. Il n’habite pas La Réunion Kely, mais y vient tous les jours de 7 à 17 heures pour vendre son tourne-disque, ses radios et ses vieux vinyles. Il en possède toute une collection qu’il vend entre 200 et 1000 Ar. « Je répare essentiellement les radios, c’est devenu mon métier. J’ai arrêté d’être chauffeur à cause d’une maladie aux yeux. J’habite à Ambohimanarina et je viens ici depuis cinq ans parce que c’est l’endroit où je vends le plus, mais aussi pour éviter de traîner dans les rues. » Il y a tout juste un an, Flavien pensait être sorti de la pauvreté après avoir été embauché par une société de construction. Malheureusement, à cause d’un licenciement, il se retrouve à vendre ses vieilleries pour pouvoir payer son loyer. Une situation qui n’est pas près de changer pour ces habitants, sachant que Madagascar figure parmi les cinq pays les plus pauvres du monde selon le classement 2015 du Fonds m onétaire international.
 

#AinaZoRaberanto
Photos : #MatLi

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