La porte ouverte
28 février 2012 - Fictions commentaires   //   538 Views   //   N°: 25

Ils étaient tous réunis dans le salon de Michel. Frédéric, Jules, Rose… Et Vera, la seule apparentée, mais elle était l’âme de Christian, et comme leur soeur à eux tous. Michel était assis dans le grand fauteuil, dos à la fenêtre. L’ombre estompait son visage dans le contre-jour, mais laissait voir ses tempes déjà grises. À côté de lui, à droite, Vera, puis dans le canapé, Frédéric et Rose, et Jules, qui avait tenu à s’asseoir sur la chaise africaine.

C’était leur deuxième réunion. L’hiver avançait. Bientôt la nature allait reprendre sa vigueur désordonnée, à la première pluie, et la piste pour Ambohimamy serait difficilement praticable. Par la fenêtre ouverte du salon, parvenaient les bruits de la route, en bas, alors que les gens commençaient à rentrer de leur sortie dominicale. Rose avait déjà dit qu’elle souhaitait partir vite. Elle était la seule dont les enfants étaient encore petits, et il fallait vérifier les devoirs, préparer le dîner, et écrire les menus de la semaine, pour la bonne.

Sur le principe, ils étaient d’accord, et sur la participation financière de chacun. Il s’agissait maintenant de fixer la date, de décider de l’entrepreneur, et surtout de définir sous quelle forme ils salueraient l’ouverture du tombeau. Car il fallait envisager une cérémonie, même si ce ne devait pas être le famadihana ordinaire, avec la sortie des corps, les danses et les hira gasy, l’enveloppement dans de nouveaux linceuls. Le grand-père, leur grand-père à tous, qui avait créé ce tombeau-là, s’y était formellement opposé.

« N’allez pas me déranger une fois de plus, alors que je me reposerai enfin ! »

C’était son style, cassant mais où l’humour et les qualités de coeur atténuaient les angles. Cela avait été, indéniablement, un homme d’envergure, dont ils étaient fiers, même Rose, la petite dernière, et Véra, qui ne l’avaient pas connu. Il méritait bien son nom : Ratsimiforitra, Celui qui ne se courbe pas. Son père ayant refusé que sa belle-fille, betsimisaraka, soit enterrée dans le tombeau familial, Dadabe avait décidé d’en fonder un autre, pour lui, sa femme et ses descendants. C’était près d’un siècle plus tôt et depuis, il y avait eu une dizaine d’enterrements, fils et belles-filles, enfants… Mais voilà qu’un coin de pierres venait de s’affaisser, menaçant de laisser pénétrer la lumière et de révéler à l’extérieur l’intimité sacrée.

Michel, selon l’habitude, avait résumé leurs décisions précédentes et ouvert le débat :
– Je vous pose donc la question : n’est-ce pas le moment opportun de réunir la famille, la petite et la grande, y compris ceux qui travaillent nos terres et qui se plaignent que nous ne venions jamais, en particulier pour prendre notre part de riz.

Tous approuvèrent bruyamment. C’était l’occasion idéale, pour rassembler ce qui, au fil des années, s’était dispersé, pour resserrer les liens du clan. Tous, sauf Jules qui, les bras sur les genoux, recroquevillé sur lui-même, ne disait rien.

– Et toi, Jules, qu’en penses-tu ? l’interrogea Vera, toujours fine mouche.

Jules se racla la gorge. Il avait maigri, ces derniers temps, et son visage fin était encore plus dominé par les pommettes, au-dessus des joues creuses.
– Nous n’aurons pas le temps. Vous voyez bien que dans un mois, il peut y avoir les premières pluies. Il faut aller au plus vite. Il parlait d’une voix basse, tendue, comme essoufflée.
– Mais on ne va tout de même pas faire cela à la sauvette ! ronchonna Frédéric. Toi, tu es toujours prêt à ignorer les traditions. Et puis, les gens, là-bas, ne comprendraient pas. Dadabe, tu le sais, était très soucieux de ses métayers.
– Métayers ? Le vrai mot te brûle-t-il donc la bouche ? répliqua Jules, déjà redressé.
– Allons, fit Rose, conciliante, ne vous disputez pas, encore ! Ne devons-nous pas être tous unis pour ouvrir ce tombeau ? Qui, ai-je besoin de le rappeler, sera le nôtre ?
– Il suffisait de le réparer de l’extérieur, s’exclama Jules. Cela aurait coûté moins cher, et nous ne serions pas obligés d’en faire toute une affaire.

Tous le regardèrent, surpris. S’il n’avait pas jusque-là montré un enthousiasme excessif, c’était la première fois qu’il se déclarait ouvertement hostile au projet. Quelle mouche le piquait donc, lui fit remarquer Vera, lui qui était plutôt la bonne humeur de la famille ?
– Et bien peut-être que j’en ai assez justement ? reprit-il, d’un ton aigre – puis, à tous : C’est vrai ! Vous êtes tous tellement sérieux, tellement raisonnables. Vous assumez la majeure partie des dépenses. Vous portez haut le nom de la famille. Et je suis quoi, moi, au fond ? Un orateur de guitare ? Un poète ? Un troubadour ?
– Mais enfin, lui dit Michel, en se penchant pour lui poser la main sur le bras, nous avons simplement réparti les dépenses en fonction des capacités de chacun. Il n’est pas question de mettre qui que ce soit de côté. Mais il est hors de question que l’un de nous s’endette pour cela.

Et tous de s’écrier, de souligner combien ils étaient fiers de lui, de son courage à mener, envers et contre tout, sa vie d’artiste.
– Parce que tu te soucies de l’avis des autres, maintenant ! déclara Rose, sur un ton espiègle.
Il la regarda, droit dans les yeux, sans parler, et tous se turent, soudain oppressés par cette gravité qu’il ne lui était pas familière.
– Et tu penses que c’est si facile d’être différent ? lui demanda-t-il, finalement. Car vous faites tous comme si de rien n’était. Comme si vous n’y accordiez pas d’attention. Mais vous n’invitez pas les conjoints. On ne sait jamais, je pourrais en amener un qui ne vous conviendrait pas !

Ils restaient tous les yeux écarquillés, ne sachant que dire. Finalement Véra reprit la parole, doucement, si doucement que les premiers mots de la phrase étaient à peine audibles.
– Jules, tu crois vraiment que nous feignons de ne rien savoir ? Tu penses vraiment que nous sommes assez hypocrites pour feindre de t’aimer, sans vouloir connaître qui tu es ? Frédéric la coupa :
– Est-il vraiment nécessaire de débattre de tout cela, maintenant ?
– Oui, c’est nécessaire, répliqua Rose, sèchement. Jules a raison. Il y a beaucoup de sujets que nous nous gardons bien d’aborder. Ouvrir le tombeau de Dadabe, c’est aussi l’occasion de définir quel type de famille nous voulons être.
– Il aurait détesté cela.

Jules avait parlé en regardant ses pieds. Puis relevant la tête, il les regarda les uns après les autres.
– Mais enfin, soyons clairs. Dadabe était tout sauf un libéral ! Un homme de conviction, certes. Il a toujours lutté contre les injustices, d’accord. Mais jusqu’à une certaine limite ! La limite que lui voulait bien définir !
– Jules, reprit Michel, voyons, nous en avons déjà parlé. Je croyais que tout était clair.
Ils hochèrent la tête, tous, en regardant Jules.
– Il t’a interdit de tombeau, continua-t-il, alors qu’il était déjà vieux. Malade. Et de toute manière, c’est aussi, c’est devenu notre tombeau. Le tien comme le mien, comme celui de Christian, et de Vera, si elle le veut bien. Pourquoi revenir là-dessus ?

Jules leva les yeux, ils étaient pleins de larmes.
– On n’ouvre pas impunément un tombeau, dit-il, d’une voix qui tremblait.

Alors, d’un seul coup, le visage de Michel s’éclaira. Il sourit. Il se leva, prit son verre de whisky resté presque inentamé sur la table, puis se dirigea vers le coin de la pièce où la lumière du jour semblait se réfugier. Versant quelques gouttes sur le plancher, il dit :
– Je vous le dis, nos Ancêtres, je vous le dis avec respect et soumission. Je n’ai pas de crainte, je vous sais, nous vous savons bienveillants. Mais afin que le doute soit dissipé, je vous le dis, je vous le demande. Si une vie doit être prise, s’il faut qu’une vie paye l’ouverture du tombeau, alors, que ce soit la mienne. Je suis l’aîné, et ce n’est que justice. Jules, la tête dans les mains, sanglotait.

Par #LaurenceInk 

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