La pierre
13 novembre 2012 - Fictions commentaires   //   571 Views   //   N°: 34

C’était la première fois qu’il revenait ici. Il faisait doux, un après-midi d’été qui attendait la nuit. Il n’était pas pressé. C’était un rendez-vous qu’il ne voulait pas manquer. Il ne se rappelait plus le temps qu’il avait fait ce jour-là. Un temps couvert, sans doute, car il n’avait pas le souvenir de l’éblouissement du soleil, et pourtant c’était un mois d’octobre aussi. Il revoyait le visage de son père et sa main qui tenait la pierre, tendue vers lui.

– Va, lui avait dit doucement son père. C’est le moment. C’était une pierre de taille moyenne, ronde, polie par le vent et la terre. Il l’avait prise dans sa main, en avait senti le poids et la force. Il avait fait un pas en avant, vers le tombeau ouvert, le chagrin lui montant à la gorge, à l’étouffer. Un homme ne doit pas pleurer, même aux funérailles de son épouse.

Les enfants le regardaient, l’aîné, qui avait déjà quelques poils au-dessus des lèvres, la cadette, qui venait d’avoir ses premiers sangs, et le dernier, qui étudiait encore à la petite école. Alors, resserrant ses doigts sur la pierre, il avait fait non de la tête, sans regarder personne.

– Vas-y, avait répété son père. C’est notre coutume. Il avait fait encore non de la tête, puis s’était éloigné, la pierre dans la main, pour s’asseoir sous l’eucalyptus que son grand-père avait planté. Le front posé sur les genoux, il avait laissé les hommes de son village replacer la dalle, se crispant aux bruits de pierre et d’angady, ses enfants s’étaient approchés, et ils étaient restés là, jusqu’au crépuscule, avec leur chagrin muet.

Ce n’était pas seulement à cause du regard des enfants. Il leur avait dit que leur mère était morte de cette maladie qui les derniers mois l’obligeait, deux fois par semaine, à retourner à l’hôpital pour des dialyses. Il leur avait expliqué la progression du diabète, peinant à trouver les mots justes pour leur faire accepter l’inacceptable. Mais, du poids de remords qui pesait sur sa nuque, il n’avait rien dit.

– Tu dois vivre pour eux maintenant, avait-elle dit. Je ne suis plus qu’une charge, et je sais, même si tu ne le dis pas, que tu n’as plus d’argent pour payer les soins. Avec ton salaire, tu peux leur construire une vie, payer leurs études, jusqu’à ce qu’ils aient à leur tour un bon travail. Laisse-moi partir, le coeur tranquille. Je t’en supplie, fais-le pour eux. Fais-le pour moi.

Elle avait toujours été une femme forte, sachant le conseiller dans les décisions difficiles, ne se plaignant jamais lorsqu’il restait parti longtemps pour un chantier, mesurant le riz avec prévoyance, depuis le début de leur mariage où ils avaient si peu jusqu’aux jours meilleurs d’une relative aisance. Cette pierre qui devait rompre les liens, il avait cru la garder par fidélité. Mais il s’était menti à lui-même.

Les premiers mois, alors que la pierre ne le quittait pas, enveloppée dans un foulard que sa femme avait acheté peu avant de tomber vraiment malade, il en avait éprouvé un réconfort. Dissimulée dans ses vêtements lorsqu’il partait en mission, posée à côté de son oreiller lorsqu’il s’endormait le soir, elle lui était une présence qui soulageait sa solitude. Il lui parlait, lui racontait ses soucis, la caressait avec une tendresse qu’il n’avait pas su, de son vivant, témoigner à sa femme.

Le matin, lorsqu’il se réveillait oppressé par cette nouvelle journée à affronter, il la posait au creux de son plexus, la laissant tiédir à la chaleur de son sang, et il en ressentait une vraie compassion pour lui-même. La pierre comprenait, la pierre savait, pardonnait. N’était-ce pas normal qu’un homme, touché par un tel deuil, manque de courage, d’assiduité dans son travail, qu’il soit maladroit à remplacer auprès de ses enfants la présence maternelle qu’ils avaient perdue ? Et s’il traînait, le soir venu, dans des gargotes, à boire du rhum avec des inconnus, n’était-ce pas aussi les protéger de sa triste figure, de la pauvreté de ses mots ? Sa belle-soeur habitait le même quartier et veillait sur eux, il lui versait chaque mois près de la moitié de son salaire.

Puis la pierre avait perdu son pouvoir d’apaisement. Au contraire, elle était devenue une accusation vague, le débusquant dans ses moindres tentatives de fuite. S’était-il attardé avec une femme, avait-il bavardé avec légèreté ? Ou simplement avait-il passé quelques heures sans penser à son chagrin ? La pierre, rangée au fond de l’armoire, refusait de se laisser oublier et le soir, il restait un long moment allongé sur son lit, sans savoir s’il devait, comme autrefois, la poser à côté de son oreiller ou l’ignorer dans l’obscurité du meuble.

Souvent, il rêvait qu’elle avait disparu, qu’il la cherchait, éperdu, ses pas s’entravant, ses pieds devenus de plomb. Se réveillant en nage, il avait la tentation d’ouvrir la fenêtre et de jeter la pierre dehors. Mais chaque fois, la peur le retenait, une peur effroyable, et il reprenait la pierre dans sa main, pleurant comme un enfant. Peu à peu, ses enfants s’étaient éloignés, de plus en plus étrangers, indéchiffrables de part ? L’aîné passait ses soirées avec sa fiancée, sa fille s’était installée chez sa tante avec son petit frère.

C’était une bonne décision, s’était-il dit, il était si rarement à la maison. Sur les conseils de sa belle-soeur, il avait pris une bonne. Mais profitant de ses longues absences, elle ne faisait qu’entretenir une propreté d’apparence et plusieurs semaines pouvaient passer sans que les draps ne soient changés ou le parquet ciré. Il n’était plus malheureux. Plus submergé de peine comme autrefois. La vie continuait, il s’absorbait dans la routine d’un travail qui ne le passionnait plus, évitant ses amis qui ne cessaient de lui conseiller de retrouver une compagne.

Il buvait encore souvent, mais chez lui, devant l’écran animé de la télévision. Les jours suivaient les jours, les semaines les semaines, il allait avoir quarante ans, et avec un soulagement résigné, il se disait que le plus dur était passé. Il n’avait pas oublié la pierre. Mais elle était devenue un objet comme un autre, une photo sur un meuble que l’on ne regarde plus, un coquillage ramassé sur une plage dont on ne sait plus le nom. Il lui arrivait encore de la sortir de l’armoire, demeurant un long moment à la contempler, en se demandant si un jour il parviendrait à s’en séparer.

Puis il y avait eu Sarobidy. Depuis la mort de sa femme, il avait eu des aventures. Des nuits sans lendemain, des moments qu’il ne souhaitait pas prolonger. Sans doute ne pouvait-on pas aimer vraiment deux fois. Le souvenir de sa femme était là, étincelant et amer ; les morts, se disait-il, ne peuvent plus rien pour les vivants. C’était une collègue de travail qu’il croisait quelquefois lorsqu’il était à Tananarive, sympathique, avenante, mais trop bonne camarade pour qu’il ait seulement imaginé une aventure.

C’est elle qui avait fait le premier pas. Avec étonnement, il avait revécu la douceur d’avoir quelqu’un à qui parler, à qui penser lorsqu’il était loin, le frisson de composer un numéro de téléphone pour dire des choses simples

– tu vas bien ? Ta journée s’est bien passée ? Au début, il s’était senti maladroit, trop brusque ou trop ému, amoureux un jour, indifférent le lendemain. Et puis un soir, alors qu’il revenait de chez elle, cela l’avait submergé. Il n’en avait parlé à personne. Comment pouvait-on expliquer cela ? Il était là, seul devant le tombeau fermé, l’angady à ses pieds, et pour la première fois depuis bien longtemps, il savait ce qu’il devait faire. Il creusa un trou au pied du tombeau, déballa la pierre et la déposa dans la terre.

Ce qui devait être la compagne de son épouse défunte, placée à côté du corps sur son lit d’éternité, ce qu’il avait cru être la preuve de son impuissance à la sauver, était son refus d’accepter le don de vie qu’elle lui avait fait. Il replaça doucement la terre sur la pierre et, se relevant, il sentit la gratitude l’emplir de bonheur, pour tout cet amour qu’il avait reçu.

Par Laurence Ink

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