La chance
8 août 2012 - Fictions commentaires   //   603 Views   //   N°: 31

Peut-être n’aurait-elle jamais dû quitter Miandrivazo. Les événements s’étaient enchaînés malgré elle, comme si tout à coup elle n’était plus maîtresse de son destin. En réalité, elle en avait perdu le fil en même temps que son talisman.

Jusque-là, la vie avait été simple. Depuis ce jour où elle avait rencontré Fiona.
Elle se souvenait parfaitement de cette journée-là. Un mardi de juillet, quand la chaleur qui tenait la plupart du temps la ville dans sa main de plomb allégeait son emprise. Un jour comme les autres, où après avoir puisé de l’eau pour ses patrons, elle avait fait la vaisselle et rangé la maison, tâche qui lui rapportait le petit billet couleur de puce avec lequel elle achetait le riz pour sa mère. Elle avait terminé tôt, à l’heure de la sieste, et comme elle n’avait pas sommeil, elle était descendue au bord du fleuve. Elle aimait ce moment, quand la ville assoupie laissait vagabonder ses zébus et jouer les enfants qui, comme elle, n’allaient pas à l’école. 

Elle s’asseyait sur le rivage et laissait son regard partir au fil de l’eau qui traçait son chemin dans la vallée de sable, loin, très loin, en imaginant qu’elle était une fourmi posée sur un bois sec descendant vers la mer. Elle ne l’avait jamais vue, la mer, mais elle l’imaginait, si grande que le regard avait besoin des pirogues pour se reposer de tant d’espace. Si grande que Miandrivazo n’était plus qu’un point minuscule, pareille à une étoile parmi d’autres, brillante de sa vie à elle, riche de promesses.

Mais ce jour-là, quelqu’un était assis à sa place habituelle, une petite fille portant un short bleu et une chemise à carreaux rouges, qui s’amusait à jeter des cailloux dans le fleuve. Une Malgache, comme elle, mais si bien coiffée sous son chapeau de paille, et les pieds chaussés de sandales, bleues elles aussi, qu’elle était restée interdite, n’osant ni s’approcher ni s’éloigner, debout derrière cette fille qui n’était pas d’ici.

C’était Fiona. L’autre le lui avait dit très vite, en lui tendant la main comme font les grandes personnes, sérieuse et en même temps gaie, et ainsi, elles étaient devenues amies.

Fiona habitait au-delà des mers, dans une ville ou un pays qui s’appelait Bordeaux. Elles parlaient peu, car le malgache de Fiona était hésitant, plein de mots étrangers qui n’avaient pas besoin d’être compris pour être magiques. Mais tous les après-midi, pendant ce qui avait paru des semaines mais n’avait peut-être duré que quelques jours, elles se retrouvaient au bord du fleuve, et jouaient un moment, à dessiner dans le sable, à tresser des joncs, à faire flotter des brindilles pour voir celle qui irait le plus loin. Puis, comme rappelée à l’ordre par une cloche intérieure, Fiona se levait, époussetait son short, et après un veloma à peine articulé, s’enfuyait en courant vers le haut de la vallée.

Avant de quitter Miandrivazo, Fiona lui avait donné une médaille. Une médaille sans trou pour passer la chaîne, mais encerclée d’or et bordée d’étoiles. Elle la lui avait posée dans la paume, repliant dessus les doigts de son amie, et elle avait dit :
– Si tu la gardes toujours, tu ne seras jamais malheureuse. Et tu te souviendras de moi.

Malheureuse, elle ne l’avait pas été pendant longtemps, heureuse même quelquefois, surtout quand elle revenait au bord du fleuve et qu’elle pensait à Fiona, à son rire, à ses mots étranges, sans parvenir à l’imaginer autrement qu’avec son short bleu et sa chemise à carreaux, et non pas comme elle grandie, avec une poitrine naissante et des garçons qui lui tournaient autour. Fiona, c’était une autre étoile qui brillait de tous ses feux dans son ciel à elle.

La médaille ne la quittait jamais. Nouée dans un coin de son lamba, attachée dans un petit sac suspendu autour de son cou à une longue ficelle. Pendant toutes ces années, elle avait pu garder son secret, s’endormant le soir en la serrant dans son poing.

Elle l’avait perdue la nuit où Tsiory l’avait entraînée au bord de ce même fleuve et avait dénoué son lamba. La médaille avait dû tomber dans le sable, et jamais elle ne l’avait retrouvée.

Cette nuit-là, elle avait perdu la bénédiction de Fiona, et tout était devenu difficile.

Quand sa mère s’était aperçue qu’elle était enceinte, elle lui avait mené une vie impossible. C’étaient tous les jours des cris, des insultes, des malédictions, des reproches d’être la fille de ce père qui, comme Tsiory, avait abandonné l’objet de son plaisir, sans un regard en arrière.

L’enfant était né, une petite fille. Il avait fallu travailler du matin au soir, sans même un moment pour regarder le fleuve couler vers la mer. Miandrivazo n’était plus qu’un bourg écrasé de chaleur, voilé de poussière ou dégoulinant de pluie, où les voyageurs ne s’attardaient pas, s’essuyant le front de leur manche, où les garçons rêvaient de partir et où les filles espéraient qu’un garçon les emmènerait avec lui.

Seuls les changements qu’elle observait chez sa fille lui donnaient une idée du temps qui passait. Quand elle se surprenait à houspiller son enfant comme sa mère l’avait fait avec elle, elle sentait les larmes lui monter aux yeux. La nuit, dans ses rêves, elle voyait de nouveau la mer, mais pour s’y engloutir, se réveillant inondée de sueur, guettant les bruits de la nuit, comptant et recomptant les années depuis cet après-midi où elle avait rencontré Fiona.

Il s’était passé dix ans, et elle en avait vingt.
Quand elle eut économisé le prix d’un billet de taxi-brousse, elle partit, la petite emmaillotée dans une couverture, laissant en évidence sur sa natte la mauvaise clé rouillée de la maison.

Tournant le dos à la mer, elle prit la route de la capitale.
Qu’avait-elle espéré ? La Ville ne l’attendait pas, la Ville où la nuit, depuis les hauteurs, le regard se perdait sans aucune pirogue pour se reposer de tant d’espace. Elle erra, trop terrifiée pour s’arrêter ou seulement un instant, s’assoupissant dans un recoin de mur, la petite serrée contre elle, puis reprenant sa marche, quémandant du travail, un bol de riz, dans des gargotes dont on la chassait le plus souvent, comme d’autres femmes qu’elle croisait et n’osait aborder, fuyant leur regard vieilli, leur visage ravagé. Fuyant les mots blessants des hommes, leurs gestes obscènes quand, le soir venu, elle continuait à longer les rues, éperdue.

Elle finit par s’évanouir un jour, alors qu’elle remontait une nouvelle fois la rue des bijoutiers.

Quand elle reprit connaissance, elle était entourée de femmes. Elles lui firent boire du rhum coupé d’eau dans un gobelet de fer, manger quelques cuillerées de riz. Sa fille, lui expliqua une plus vieille, avait été prise en charge par une autre femme.
– Mendier avec un enfant, c’est mieux. Et ce soir, tu auras le prix de la location.

Elle n’eut rien à expliquer. Depuis des jours, on la suivait des yeux, on savait. Ce soir-là, elle réussit à dormir, allongée sur un carton entre deux femmes qui comme elle enserraient leur enfant dans leur couverture.

Ce fut le lendemain, à l’aube, alors que ses compagnes de la nuit rassemblaient de quoi payer le marchand de soupe itinérant, qu’elle vit la médaille. Parmi les pièces d’argent malgache, les billets si froissés qu’ils en avaient perdu toutes couleurs, elle était là. Non pas une mais trois, avec leur cerclage d’or et leurs étoiles.
– Comment avez-vous eu ça ? parvint-elle tout juste à articuler.
– Ça ? C’est des gars de l’aéroport qui nous les passent, pour qu’on les change. C’est des pièces de là-bas que les Vazaha ont dans les poches. Des euros. Nous, on se fait un peu de sous dessus.

Les lèvres blêmes, elle fixait les pièces, dans la paume crasseuse de la femme. Lui revenaient en mémoire le visage de Fiona, l’odeur du fleuve, la silhouette des zébus se découpant sur le sable, la moiteur de Miandrivazo…
– T’en veux une ? Tu me passes ta fille trois jours et je te la donne.

Elle tendit la main, sans un mot, refermant les doigts sur la pièce, au creux de sa paume.
Elle avait vingt ans. Sa vie ne faisait que commencer. 

Par #LaurenceInk 

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