Johary Ravaloson : « La Lémurie est un continent vivant »
3 août 2018 - Cultures commentaires   //   603 Views   //   N°: 103

Après « Lettres de Lémurie », sa chronique mensuelle dans no comment® magazine, l’écrivain Johary Ravaloson a décidé de sortir une revue littéraire sous le même nom, éditée à La Réunion par Dodo Vole. Une revue ouverte aux auteurs contemporains de l’océan Indien.

« Lettre de Lémurie », d’une chronique à une revue ?
En 2013, quand le magazine no comment® me demande de faire des chroniques littéraires sur les parutions de notre région, le titre Lettres de Lémurie m’est venu naturellement. La revue Lettres de Lémurie s’ouvre aujourd’hui à tous, aux auteurs de la Lémurie et aux textes de tous horizons concernant la Lémurie. Le continent étant mythique – la foi de l’auteur fait foi. Il s’agit de faire connaître les littératures de notre région. Deux principes guident la publication : d’une part, les auteurs reconnus aident à faire connaître les moins connus (auxquels on réserve au moins un quart de la place) ; et, d’autre part, toutes les langues lémuriennes (malgache, créole, mahorais, shikomori (Comores), etc.) sont acceptées avec une traduction française.

Comment est-venue l’idée de créer cette revue ?
L’idée de s’associer pour sortir nos littératures de leur insularité est née sur les marches du Salon du livre des Comores à Moroni, en mars 2017, en présence d’écrivains de toutes nos îles, autant dire de Lémurie. C’était un vaste continent qui aurait émergé autrefois dans notre région. En ce temps-là, il y avait deux lunes qu’on appelait Roavolana.

Et ce fut quand l’une d’elle se fracassa sur notre planète, arrachée de la voûte céleste par le géant Rapeto qui ne pouvait résister au caprice de son enfant (hantam-bolana), que le continent s’effondra sous la mer. Ne subsistent aujourd’hui que Madagascar, les Comores et les Mascareignes.

La Lémurie a toujours inspiré les écrivains ?
C’est bien-sûr un continent littéraire. Jules Hermann (1845-1924) est le premier à la considérer comme le continent originel, le berceau oublié de l’humanité. Il cherche à vérifier cette hypothèse, non seulement dans la géologie mais aussi dans la linguistique. Il veut remonter à la source de toutes les langues, la langue lémurienne, et la découvre dans le malgache ! Les Révélations du Grand Océan ne paraîtront qu’après sa mort en 1927. Malgré le discrédit sur ces travaux, le renversement de perspectives offert ouvre une voie royale pour nos imaginaires et nos auteurs : de Robert Edward Hart (1891-1954) à Xhi et M’aa, en passant par Malcolm de Chazal (1902-1981), Jacques Rabemananjara (1913-2005) ou Saindoune Ben Ali. Dans les années 1990, avec les éditions du Grand Océan publiant des auteurs de la zone, F. Reverzy et C. Marimoutou affichèrent comme ambition la relecture des Révélations. Une autre maison réunionnaise, Le Corridor bleu, les publie à nouveau en commençant en 2015 par le dernier volume.

Un premier numéro qui donne la place aux auteurs contemporains…
Vingt-quatre auteurs y ont contribué. Nous avons reçu plus de cinquante manuscrits. Certains auteurs n’ont jamais publié mais on demande un engagement dans l’écriture. Le respect du format constitue le premier filtre. Chacun est astreint à un format entre 10 000 et 20 000 caractères, permettant d’avoir un premier aperçu du travail. Ensuite, la qualité littéraire est sélectionnée par le comité de lecture de Dodo vole, étoffé par quelques amis lémuriens.

La thématique porte uniquement sur la Lémurie ?
Une thématique lémurienne est bienvenue, mais pas obligatoire. On recherche aussi une certaine variété, pour avoir du plaisir à la lecture de l’ensemble. Ces critères unissent les différents auteurs. Dans les textes publiés, les auteurs traitent, avec le genre qu’ils préfèrent (poésie, nouvelle, théâtre, extraits de roman ou de journal), de leurs points de vue sur la Lémurie, leurs îles, leurs quartiers, leurs histoires, leurs futurs, leurs arts, leurs auteurs, leurs proches ou sur eux-mêmes. Cela ne donne pas un portrait de la Lémurie mais de sa diversité, surtout de sa diversité littéraire. La Lémurie est un continent littéraire extrêmement vivant.

Comment s’est fait le lancement ?
Le numéro 1 a été lancé lors du Salon Étonnants Voyageurs à St-Malo en mai 2018. La forme de la revue a fait sensation. On a conservé le format étroit de nos collections adulte en l’agrandissant (18 cm x 36 cm). On ne pourra pas la ranger facilement dans les étagères (rires). Nous avons pu obtenir un soutien de la Drac (Direction régionale des affaires culturelles) de Normandie et de la Région Normandie (au titre du Fadel) et ainsi embaucher une graphiste-maquettiste, Sabine Troisvallets, laquelle avec Sophie Bazin ont contribué à ce que la lecture soit aisée et plaisante. De même, la couverture a été particulièrement étudiée. Il s’agissait d’intriguer et d’inciter à la lecture. La peinture figurative de Jimmy Cadet, de La Réunion, convoquant les artifices d’une esthétique tropicale aux accents surréalistes pour montrer un univers complexe portant la marque de l’homme, semblant quiet mais en danger, répond bien à notre objet.

Comment la revue a-t-elle été reçue ?
Nous attendons encore les retours des critiques, mais l’essentiel est pour nous acquis. Les auteurs ont participé et sont tous enthousiastes sur le résultat. Pour le peu qu’on sache, la revue a étonné et plu. Le public a pu goûter à ce continent méconnu et si divers. Ainsi un passionné d’Ananda Devi peut lire Nassuf Djailani, un lecteur de nouvelles peut se laisser séduire par la poésie de Saindoune Ben Ali, etc. Les francophones peuvent apprécier les textes de Rija Al-Jonah ou de Soamiely Andriamananjara rendus accessibles par la traduction. La présence de ces textes originaux dans d’autres langues enrichit la lecture mais surtout fait émerger nos cultures.

Et pour le deuxième numéro ?
On garde la même équipe pour la forme. Quant aux contenus, les auteurs doivent soumettre leurs textes avant fin octobre. Nous espérons que des Seychellois et d’autres riverains de l’océan Indien viendront nous rejoindre, nous enrichir de leurs langues et de leurs littératures.

Propos recueillis par #AinaZoRaberanto

© Photo : Fred Pluviaud

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