Japan expo : Performances brutes
11 août 2015 - Cultures commentaires   //   657 Views   //   N°: 67

J’aurais aimé évoquer ce mois-ci l’art japonais, et la Japan expo qui se tenait à Paris début juillet, pour sa 16ème édition (le « 16ème impact » précise le site), semblait m’en donner l’occasion. J’ai donc tenté l’expérience. Comme je ne suis pas accoutumée aux grand-messes des parcs d’exposition, cela fut nouveau, et édifiant. 

Dès l’abord, tout est labyrinthique et cosplay. Depuis la déambulation hasardeuse sur les parkings gigantesques et coûteux, jusqu’à la queue de trois heures qu’il me fallut endurer, entassée entre deux rangs de barrières menaçantes, on ne peut qu’être surpris par cette curieuse foule dans laquelle on se masse. Les petites oreilles, en particulier, poussent sur de nombreuses têtes, très sages ou plus folles. Et un grand nombre de visiteurs se baladent avec des panneaux « câlins gratuits » (en anglais sur les panneaux, au Japon on parle  

anglais non ?) même si je n’ai vu absolument aucun d’entre eux offrir un de ces fameux moments de douceur proposés avec enthousiasme. Dans cette foule, donc, les cosplay qui se drapent en personnages de mangas, mais parfois aussi en comics ou carrément en… Blanche Neige, et qui prennent avantageusement la pose dès qu’un appareil photo se pointe. Là, force est de saluer la performance de certains qui n’hésitent pas à se glisser dans une combinaison intégrale en fourrure style Télétubbies ou Pikachu, malgré la canicule évidente. 

Une fois l’entrée franchie, la foule s’engouffre dans un gigantesque hall commercial où les adolescents et leurs parents peuvent acquérir les derniers mangas en français, leurs figurines en plastique, et se livrer au sport populaire : la chasse aux goodies, ces objets qui transforment le visiteur en panneau publicitaire.

Ensuite il faut s’orienter dans le dédale pour tomber parfois sur un moment intéressant, comme ce concert presque caché du trio Elm qui reprend les musiques des films d’animation, le concert aux cheveux bleus du Neko Light Orchestra qui reprend lui aussi des musiques de films, ou sur des scènes tout du moins étonnantes comme la performance des Idol, groupes de majorettes qui ont pour mission de faire connaître leur région. Ce qui frappe alors, c’est que la Japan expo semble s’attacher à reprendre jusqu’à la nausée ce qui est déjà connu, comme s’il fallait conforter le visiteur dans sa consommation, très peu d’espace étant laissé finalement à la véritable découverte, aux chemins de traverse sur lesquels l’art peut nous perdre.

J’ai cherché de la peinture. Le stand Wabi-Sabi, qui propose un regard sur la culture traditionnelle japonaise, en montrait assez peu avec quelques stands de calligraphie, mais surtout un artisanat de qualité : le balai (400 euros pièce), l’ombrelle de papier, les poupées de tissu, mis en lumière à des tarifs souvent prohibitifs.

Et puis, juste à côté, je suis tombée sur l’association Pigments et arts du monde : peinture Nihonga et Etegami.

Nihonga, littéralement peinture japonaise, est une technique ancestrale conventionnelle qui met en oeuvre des pigments essentiellement minéraux, avec des cristaux de différentes tailles, et un liant à base de colle d’os sur un papier japonais à fibres longues. Le papier est préalablement imbibé de colle, et la couleur est broyée avec patience, mélangée à la main par le peintre, le temps de préparation procurant le calme nécessaire à la mise en oeuvre de cette peinture subtile qui joue entre matité, transparence et scintillement.

Etegami est une peinture message, un motif souvent floral et de saison, esquissé à l’encre sur une carte de papier washi absorbant, accompagné de quelques mots et envoyé régulièrement, un rendezvous de mail art donné à ses proches. Kunio Koike, qui a renouvelé récemment l’art de l’Etegami, vient d’une école de calligraphie très académique et contraignante. En réaction, il invite ses élèves à peindre de la façon la plus maladroite possible, avec le coude levé bien haut, afin que le trait soit libéré et vivant. Et surtout à ouvrir l’oeil sur le renouveau des saisons, à redécouvrir la beauté qui se cache dans un légume ou un bourgeon.

Merci à Valérie Eguchi, peintre de Nihonga, d’avoir entrouvert pour moi cette porte, sur l’éloge de la lenteur et de la maladresse. 

par #SophieBazin 

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