Sonia Ali Ahmed, productrice chez Nas Production, œuvre depuis plusieurs années à ancrer Madagascar sur la carte des tournées internationales. Cette maison parisienne, qui travaille avec des gros calibres comme Maître Gims, Aya Nakamura, Dadju et d’autres encore organise des concerts dans la Grande-île. Rencontre avec une femme qui voit plus loin qu'un concert.

Madagascar dans votre liste. Pourquoi ?
Nous évoluons depuis plus de dix ans en France et à l'international — Europe, Afrique, États-Unis, îles de l'océan Indien, Émirats. Mais à Madagascar, notre vision dépasse largement l'organisation d'un concert. Nous travaillons à structurer un écosystème durable autour des industries culturelles : production professionnelle, formation, transmission de compétences, insertion des jeunes, synergies entre acteurs publics et privés. C'est aussi un choix de cœur : notre PDG, Nasser Goulamhoussen, est malgache. Après une carrière internationale, il a souhaité transmettre son savoir-faire à son territoire natal, avec un engagement personnel et financier fort. Pendant longtemps, Madagascar est restée un territoire oublié dans les tournées internationales. Pourtant, les artistes se produisent à La Réunion, à Maurice, en Afrique de l'Est. La question n'est pas géographique — elle est structurelle. Les tournées exigent des standards précis : sécurité, technique, logistique, contractualisation, garanties financières. Notre rôle est de démontrer que Madagascar peut y répondre.
Qu'est-ce qui distingue votre approche des autres organisateurs locaux ?
Notre identité repose sur trois piliers : une production alignée sur les standards internationaux, la transmission — tremplins, masterclass, immersions professionnelles — et une responsabilité territoriale sur le long terme. Nous ne faisons pas uniquement un concert. Nous construisons un dispositif durable autour de chaque événement. Le public malgache, lui, est émotionnellement engagé, exigeant, connecté aux tendances françaises et afro. Il ne consomme pas un concert comme un simple divertissement : il le vit comme un moment d'appartenance symbolique. Cette intensité constitue un capital culturel précieux — que nous cherchons précisément à structurer et valoriser.
La jeunesse malgache semble centrale dans votre projet. Comment la lisez-vous ?
Elle est ambitieuse, déterminée, créative et en quête de reconnaissance. Ultra connectée, informée en temps réel. Nous croisons les données digitales — YouTube, streaming, TikTok — avec l'observation des comportements culturels sur le terrain et des sondages auprès de la communauté que nous avons construite depuis trois ans. Inviter Gazo ou La Fouine ne relève pas du hasard. Ce sont des figures générationnelles fortes, en phase avec les aspirations actuelles. Mais à travers le dispositif Horizon Madagascar, la jeunesse ne reste pas spectatrice : elle monte sur scène via le tremplin, participe à l'organisation, suit des masterclass. Structurer un secteur culturel durable implique de l'intégrer dans la construction, pas seulement dans la consommation.
Sur quels leviers repose votre modèle économique, et comment conciliez-vous rentabilité et accessibilité ?
Organiser un concert international à Madagascar représente un investissement conséquent : cachets artistes, logistique, technique, sécurité, assurances. Notre modèle repose sur un équilibre entre billetterie, partenariats stratégiques, soutiens institutionnels et l'engagement financier de notre PDG. La billetterie seule ne peut suffire, surtout avec un public majoritairement jeune au pouvoir d'achat limité. Nous avons donc développé un modèle hybride : sponsoring intégré à l'expérience, collaborations institutionnelles, offres premium — hospitalité, meet & greet — permettant d'équilibrer les catégories accessibles. À ce stade, nous ne cherchons pas une rentabilité immédiate. Nous consolidons progressivement le dispositif. Chaque édition renforce la crédibilité du marché et facilite les productions futures.
À long terme, Madagascar peut-il devenir une destination régulière pour les tournées internationales ?
Oui, absolument. Madagascar dispose du public, des talents, de l'énergie et du potentiel. La notoriété d'un artiste attire l'attention — un projet structuré, lui, crée la confiance. Les partenaires évaluent la qualité de l'organisation, la cohérence du positionnement, l'impact auprès de la jeunesse. La clé réside dans la professionnalisation, le développement des infrastructures et l'implication durable des acteurs privés et institutionnels. Notre mission est de transformer ce potentiel culturel en crédibilité économique durable. Que Madagascar ne soit plus une étape manquante — mais une destination naturelle.
Propos recueillis par Lucas Rahajaniaina
Contact : Nas Production (Facebook)
Photos : Sonia Ali Ahmed