Heriniaina Hobiarivelo Rakotomalala : « Nous devons redevenir des exportateurs de café »
18 juin 2018 - Éco commentaires   //   661 Views   //   N°: 101

De 2002 à 2007, Heriniaina Hobiarivelo Rakotomalala a été le chef de programme d’appui à la filière café arabica des hauts plateaux de Madagascar, mis en œuvre par le Comité national de commercialisation du café. Il nous livre ses impressions sur une filière dont les volumes de production et d’exportation sont en baisse d’année en année.

« Il y a encore 50 ans, 80 % du revenu d’un ménage dans l’Est provenaient de la culture du café »

Madagascar est loin de sa période d’or en tant que producteur de café…
La production de café a baissé de plus de 60 % depuis 1960. Dans le bon vieux temps, 80 % du revenu d’un ménage dans l’Est provenaient pourtant de la culture du café. Aujourd’hui, cette filière ne représente que 0,2 % du PIB. Le pays est classé petit producteur de café avec 10 000 tonnes produites en 2016. Cela ne représente que 1,4 % du volume de production annuelle mondiale qui est de 7 386 millions de tonnes. La majorité des producteurs malgaches ont préféré se tourner vers la plantation de vanille et de girofle. Selon eux, c’est un moyen plus sûr de gagner de l’argent.

Cela explique-t-il la hausse du prix ?
Effectivement, car la production n’arrive plus à répondre à la demande. D’après certains grossistes, le café est même devenu une denrée rare. Voilà pourquoi les prix sont si instables. Un exemple : en 2002, le prix du café arabica sur le marché communal de Soavinandriana Itasy était de 1 600 ariary le kilo ; il est aujourd’hui à 20 000 ariary, voire 25 000 ariary, une hausse de plus de 1 200 % en l’espace de seize ans.

« Aujourd’hui, on est obligés d’importer des cafés pour compenser la production locale »

Mais il faut avouer que c’est très positif pour les producteurs. Cela leur permet de gagner plus d’argent et ne pas se cantonner aux revenus des cultures vivrières et maraîchères.

Depuis ces dernières années, la qualité du café est mise en cause, pourquoi ?
De nombreux facteurs expliquent cette forte régression de la qualité. Parmi ceux-ci, le fait que les plants de caféiers sont vieux et datent de 1960 pour la majorité. Les cultures n’échappent pas aux problèmes des intempéries comme la sècheresse ou le cas contraire l’abondance de pluies. Rien qu’après le cyclone Enawo en 2017, seul le quart des zones de caféiculture a pu produire du café. Il y a aussi les mauvaises conditions de culture faute de moyens du côté des paysans. Ils ne connaissent que le fumier pour fertiliser leur sol alors qu’ils devraient utiliser du compost de bonne qualité pour une production qualitativement et quantitativement satisfaisante. De ce fait, ils font la récolte trop tôt et le café n’arrive pas à maturation ; il a un mauvais goût et est hétérogène.

Quels types de café produisons-nous ?
Le robusta est le plus cultivé à Madagascar, soit 95 % du volume de production. On le retrouve dans les régions de Vatovavy Fitovinany, Atsimo Atsinanana au sud-est dans la partie nord-est de l’île. Il est très apprécié sur le marché local grâce à son goût typique de ces terroirs. Les 5 % concernent l’arabica, qui est très prisé aussi bien sur le marché local qu’international grâce à ses goûts parfois acidulés avec des arômes très variés. Il est cultivé à plus de 800 mètres d’altitude et particulièrement très développé dans la région Itasy.

Pensez-vous qu’il y a la volonté « politique » de faire redécoller cette filière ?
Le développement de la filière est handicapé par l’absence de politique et stratégies nationales. S’il y avait une politique agricole, l’aménagement des cultures, la fertilisation du sol, l’adduction d’eau – en bref, tout ce qui permettrait à la filière de s’épanouir -, se feraient naturellement. Nous avons un budget de développement rural mais nous ne l’utilisons pas à bon escient.

Aujourd’hui, la filière est tellement en difficulté qu’il n’y a plus d’équilibre entre l’offre et la demande et on est obligé d’importer des cafés de l’étranger pour compenser la production locale.

Jadis grand exportateur de café, Madagascar est aujourd’hui dépassé par plusieurs pays…
Dans les années 1980, Madagascar exportait encore dans les 50 000 tonnes. Puis le volume d’exportation a baissé durant les années avec à peine 3 000 tonnes produites en 2015 représentant 0,1 % de l’offre mondiale. La majorité des acteurs a abandonné le statut d’exportateurs. Pour cause, le prix du café local de 20 000 ariary le kilo est plus élevé que celui du marché international qui est de 3 235 ariary le kilo. Ce n’est donc plus rentable pour les acteurs d’exporter du café. Ils préfèrent se concentrer sur le marché local.

Qu’en est-il de la demande extérieure ?
La demande en café de qualité au niveau mondial est en pleine croissance. Les grands pays comme les Etats-Unis, l’Allemagne, les pays scandinaves, le Japon ou encore la Chine sont actuellement à la recherche de cafés de qualité. L’arabica est très demandé avec sa variété bourbon qui est très appréciée. Malheureusement, à Madagascar, sa qualité est loin d’être satisfaisante. Pourtant, si des mesures drastiques sur le contrôle qualité étaient prises, nous pourrions retrouver notre volume d’exportation d’antan et même dépasser le niveau de production de certains pays africains comme l’Ethiopie, l’Ouganda ou encore la Côte d’Ivoire.

Par où commencer ?
On devrait suivre l’exemple du Vietnam qui est aujourd’hui le deuxième producteur mondial de café. Ils ont mené tout au début du processus un diagnostic agraire, une analyse du sol et de l’écologie, une identification de sites adéquats, etc. Avec une forte volonté politique nationale, ils ont entrepris des actions pertinentes pour faire épanouir la filière caféiculture. A Madagascar, les efforts doivent venir des communautés concernées par la production. Itasy, Vakinankaratra, Amoron’i Mania, Haute Matsiatra et Sofia sont par exemple des régions à vocation arabica. Il devrait y avoir un véritable plan régional pour structurer et développer la chaîne de valeur à tous les niveaux. On peut citer l’appui en amont des producteurs par la production de jeunes plants de qualité, la fertilisation avec du compost de qualité, l’adduction d’eau des zones caféières, l’installation des centres de traitement par voie humide, etc. Il faut tout revoir pour redresser cet or noir en péril et impliquer tous les acteurs concernés allant des petits producteurs à l’Etat en passant par les autorités locales.

Propos recueillis par #PriscaRananjarison

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