D’Gary : « Je m’accorde à ma façon »
2 novembre 2018 - Cultures commentaires   //   187 Views   //   N°: 106

Ses talents de guitariste en open tuning éwé »wzéééé ont été acclamés par le public de l’Institut français de Madagascar en septembre dernier. D’Gary, de son vrai nom Ernest Randrianasolo, fait partie des artistes malgaches les plus demandés au monde. Un parcours qui n’a pourtant pas été de repos.

On vous associe souvent à l’open tuning…
Je joue en accords ouverts, open tuning en anglais. Sur le plan technique, cela signifie que les cordes de ma guitare sont accordées de manière différente de l’accordage standard. Ces « déréglages » rappellent les sonorités d’autres instruments comme la cithare et le violon traditionnels, voire la mandoline et l’accordéon. En 1989, j’ai fait la rencontre à Mada de deux grands professionnels américains Henry Kaiser et David Lindley (qu’on entend notamment sur la bande-son du film Zabriskie Point et plus tard a fait partie du groupe de Jackson Browne). Ils se sont beaucoup intéressés à ma technique et m’ont enregistré pendant une heure 13 morceaux, dont 11 en open tuning. Cela a abouti à la réalisation de mon premier album international Malagasy Guitar, The music from Madagascar, en 1991.

Pourquoi la guitare ?
Je suis originaire de Betroka dans la province de Toliara. À 8 ans, mon père ayant été muté, on s’est retrouvés en pleine ville de Toliara, avec tous ces sons incroyables qui arrivent de partout. Mon père «était trompettiste au sein de la fanfare de la gendarmerie. Dans la caserne, on passait notre temps libre à jouer de la guitare et à faire du sport. Je n’ai jamais vraiment aspiré à faire une carrière dans la musique, j’ai toujours joué pour le plaisir d’apprendre. Dans notre bâtiment, un gendarme faisait souvent la « cérémonie de la transe » (tsapiky) à sa femme. Je tendais l’oreille pour écouter comment il jouait du marovany (cithare), puis j’ai cherché à reproduire le son sur ma guitare.

Quand avez-vous la révélation que c’est vraiment la guitare qui est faite pour vous ?
En 1978. À la mort de mon père, un mois à peine après qu’il eut pris sa retraite. Cela a été un choc pour moi, on a dû retourner vivre à Betroka. Suivant la coutume des Bara Zafindravala, des mois après sa mort, lors de la récolte du riz, nous avons fait le havoria, un rituel pour pleurer une dernière fois le défunt. Nous avions fait appel à des shery, des chanteurs et musiciens de village qui accompagnent des pleureuses à la cithare, violon, mandoline, accordéon et percussions. J’ai remarqué que les pleureuses reprenaient les mélodies traditionnelles des shery, mais sans la rythmique. Cela a titillé ma curiosité, j’ai voulu reproduire cet effet et c’est comme ça je me suis à la guitare à temps plein. Je suis même devenu un musicien assez célèbre à Betroka. En 1979, j’ai enregistré un 45 tours avec la maison de disque Discomad.

Musicien professionnel, cela signifie plutôt grosse galère dans le contexte malgache…
Quand, je n’avais pas de contrats, je traînais devant le portail de Discomad pour accoster les artistes ayant besoin d’un guitariste. À l’époque, j’étais vraiment dans la dèche. Il fallait m’occuper des paperasses pour l’obtention de la pension de ma mère mais aussi de mes frères et sœurs plus jeunes. Mais cela m’a permis de jouer avec le groupe local Écho du Sud qui m’a appelé pour être leur soliste pour l’enregistrement de leur album. J’ai aussi rencontré Charles Maurin Poty, manager de Feon’ala, le groupe phare du moment, dont je suis devenu le guitariste. On peut dire que dès 1981 je suis devenu un véritable mercenaire qui collectionnait les contrats de galas et de bals. J’ai été au service de Rija Oelijaona, de Raindimby, de tant d’autres.

Sans pourtant oublier la musique extrêmement novatrice que vous portiez en vous…
Je voulais me consacrer à 100 % à ma musique, mais c’était difficile. C’est en rencontrant Dida, un homme respecté dans le domaine musical et propriétaire du studio Ravinala, que ma vie musicale a pris un tournant. Il n’a pas eu de projets pour moi mais m’a juste mis à disposition une guitare électro-acoustique et son studio. Les sons traditionnels du havoria de mon père me sont revenus en tête. J’ai alors cherché comment transposer les sons des instruments traditionnels sur mes cordes. En dehors du studio, je menais mes recherches seul dans ma chambre, à l’abri des oreilles indiscrètes.

Toute cela gravé dans une série d’albums absolument indispensables…
En 1990, j’ai produit mon album-cassette Alatsaho Balance (Arrêtez l’injustice) en collaboration avec le studio mars. En 1993, j’ai monté le groupe Jihe pour démarrer une carrière internationale en sortant l’album Horombe avec le Label bleu (France). De retour au pays, j’ai produit Mbo Loza (C’est grave) en 1997, Akata Meso (Protection) et Tsapiky en 2000. Avec Toko Telo, notre trio avec Monique Njava et Joël Rabesolo (qui remplace le regretté Regis Gizavo), nous avons sorti l’album Toy raha toy (Ces affaires-là) en 2017. Cet album a été en tête des World Music Albums de Spin The Globe’s à Washington.

De quoi parlez-vous dans vos textes ?
De tout ce que je vois à Bema, mon village natal, à Betroka. Il y a très peu d’infrastructures. Il n’y a pas de bureau de fokontany, pas de dispensaires, d’écoles, etc. La totalité des enfants est analphabète. C’est la cause principale de la corruption. Ceux qui ont de l’argent ont toujours le pouvoir. Il ya cette sombre réalité dans mes textes.

Ce qu’on ignore peut-être à Madagascar, c’est qu’aux États-Unis, dans les milieux du jazz-rock notamment, vous êtes une énorme star…
Tout a commencé en 2013 lorsque j’ai été invité au festival Lafayette en Louisiane aux États-Unis. Depuis, je fais des spectacles et participe à des ateliers et à des festivals à travers l’Afrique, l’Europe et les États-Unis. Le moment le plus fort : quand je me suis produit devant près de 50 000 personnes pour fêter les 90 ans de Nelson Mandela à Londres en 2008.

Vos projets ?
Avec Toko Telo, nous poursuivons notre tournée de promotion internationale de notre deuxième album Diavola (Pleine lune). Une chose est sûre, si j’ai été un mercenaire, aujourd’hui j’en suis fier !

Propos recueillis par #PriscaRananjarison

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