Debout debout par Johary Ravaloson
7 février 2013 - Fictions commentaires   //   644 Views   //   N°: 37

– Maninona eto Bodo ?
– Tsy maninona fa mijorojoro. 

Que fais-tu donc là, Bodo ? Rien du tout, juste debout debout. Cela sonne comme nos vieux hain-teny, ces vers des temps anciens devenus proverbiaux, sauf que là, il ne conte pas fleurette. Andry sort de son travail, tard dans la soirée. Serveur au C., il est le dernier sorti à cause d’une table difficile. Il prend des raccourcis, des rues inhabituelles, et surprend une cousine en train de faire le trottoir.
Rien du tout, juste debout debout.

Et Andry d’accepter entièrement cette fiction. Ma cousine Bodo, après la pluie des 19-22 heures, en bas d’Ampasamadinika, pas très loin de la belle rue des palmiers, restait debout debout, pour rien. Comme ça. Comme si l’idée d’un lit à cette heure tardive n’avait pas naturellement raison d’être. Debout debout dans la rue, à près de minuit. Tu n’as rien d’autre à faire ? Regarder la télé ? Tu avais acheté une télé neuve l’année dernière ? Elle ne marche plus, au premier coup de tonnerre de novembre, elle a sauté avec l’électricité, depuis on n’a toujours pas de lumière à la maison. Écouter la radio ? Puisque je te dis qu’on n’a plus l’électricité. Et les piles, ça marche à piles aussi les radios ! Mon modèle ne marche que branché à la Jirama, puis je n’aime pas écouter la radio le soir. Mais tu pourrais dormir ? Je n’ai pas sommeil. Lire ? Lire quoi ? La bible ? Les journaux ? J’en ai lu une fois, je lis les titres dans les rues, ils disent tout le temps la même chose. Mais tu peux tout simplement rester à la maison ! Puisque je te dis que j’avais envie de sortir, marcher un peu. Ok, viens, je te ramène. Non, je vais par là. Ok, je t’accompagne. Ben en fait, je préfère debout debout, là. Debout debout, là, à cette heure-ci, c’est n’importe quoi ! Allez, je te raccompagne chez toi. Andry, je reste là ! Alors, je reste avec toi. Je ne joue pas, là, Andry ! Je dois rester là. Toi, tu dois partir…
Et oublier, ajoute-t-elle dans un souffle.

Il se souvient. Il se souvient que, petit, il levait la tête vers l’étage audessus quand il l’entendait crier, lorsque sa mère, sa tante, l’épouillait ou tout simplement démêlait ses longs cheveux. Maintenant, c’est sa fille qui le réveille le dimanche alors qu’il essaye de faire la grasse matinée.
Va-t’en, Andry. D’ailleurs, je m’en vais. Pourquoi tu suis ce Monsieur ? Laisse-moi Andry, tu ne vois pas que tu gênes ? Combien il te paie ce Monsieur ? Bodo, tu ne le connais même pas. Combien il te paie, hein ? 100 000 le passage. 100 000 ? Tiens, je te les donne, les 100 000. Qu’est-ce que tu veux que je fasse de tes 100 000, Andry, je peux rien te donner en échange. Va-t’en, Andry. C’est pas facile déjà ! Tu peux me donner ton temps, c’est ce que tu vends, non ? Ok, Andry, c’est ce que tu veux ? Je prends tes 100 000 et tu t’en vas dans un quart d’heure. Un quart d’heure ? 100 000 ? Oui, c’est 300 000 la nuit. 300 000 ? Je viens de toucher ma paye de la semaine. 300 000. Mais il faut que je laisse 50 000 pour Maman et… Allez, 250, c’est d’accord ? C’est 300 sinon tu me laisses, tu m’as assez embêtée comme ça. Allez 250 000 et je te ramène. Non, lâche-moi, Andry, 250 000 aujourd’hui, et demain, tu n’as plus rien et moi non plus, ça ne changera rien, lâche-moi, Andry, je t’en prie, va-t’en !

Eh Marylin, il t’embête ce passager ? Il veut pas payer le tarif ? Ça va, c’est mon frère. C’est pas un endroit pour causer avec un frère ici. Fous le camp, le mariole ! Tu casses le marché.
Andry, tu me les laisserais vraiment ces 250 000 ? Et demain ? Après-demain, tu viendras ici me taper parce que je reste debout debout ? Line hier s’est fait taper par son oncle soi-disant pour l’honneur de la famille, il lui a piqué son argent avant de se barrer. Tu me trouveras peut-être un travail dans ton restaurant ? Tu vas rouvrir la zone franche ? C’est toi qui vas payer l’écolage de la petite ? Mettre du riz dans les assiettes ? Va-t’en et fais comme tout le monde, fais semblant de ne pas me connaître, de ne pas savoir ce que je fais ici.
Rien du tout, juste debout debout.

Andry baisse la tête, prend la direction de chez lui, il marche tout doucement, ne voit pas les filles qui le narguent, se demande pourquoi il est passé de ce côté, ce soir-là. L’attitude de la pute avec son vazaha à la table 9 ? Le hasard ? Ça fait longtemps que Bodo n’est pas descendue lui demander des sous. Il l’entend dans la journée, mais elle semble l’éviter depuis un moment. Il pensait que c’était pour ne pas lui rendre son fric. En y réfléchissant, même son frère ne lui a rien emprunté ces dernières semaines. Il l’évite aussi. Pour d’autres raisons bien sûr. Sa tante évoquait pour sa cousine un vague travail dans un magasin où on ne la traitait pas mal. Comme on traite les gens. Parce qu’il y en a, mon fils, qui font comme s’ils vous avaient acheté, vous êtes leur chose. Paraît que c’est pareil partout. L’argent fait le Monsieur. Maman, c’est pas avec 300 000 que j’irai loin. 300 000 juste pour la nuit. 9 millions pour une femme à temps complet. Ça m’étonnerait que Bodo fasse le dixième de ça. La pute de la 9, oui.

Andry accélère. La haine lui revient. D’abord, ils sont arrivés dix minutes avant la fin du service, puis ils ont traîné. Elle a tout fait pour le faire craquer. Elle voulait une viande violette. Pour la couleur. Bleue d’un côté et saignante de l’autre. Les yeux de son mec. Puis elle n’a pas aimé le vin. Je ne sais comment dire, chéri, y’a un je-ne-sais-quoi qui me choque le palais, non, je ne boirai pas de ce vin. Bien évidemment les pâtes étaient trop cuites. Le temps de colorer une autre entrecôte ! Des pâtes molles, autant rien manger, de toute façon, je suis venue pour le fondant au chocolat ! Désolé, il n’en reste plus, Madame. Passe encore les hésitations, je veux ci, non, cela ! Elle a dépassé les bornes quand elle a insinué que le billet de 10 000 qui manquait dans le règlement était peut-être avec lui. Il a tout de suite vidé ses poches. Même pas 2 500 de pourboire. Le chef de salle a dû venir. Le patron alerté lui a jeté un regard sombre. L’autre n’avait plus le même ton : soumission devant le vazaha. Le patron s’est fendu d’un geste commercial. Cette fois-ci, Andry n’en a pas fait les frais. Mais il a vu dans les yeux de son patron : si on doit faire partir quelqu’un prochainement, ce sera lui. Il ne sait pas amadouer les clients. Il faut qu’il apprenne à faire semblant.

C’est sûr, celle-là, elle sait y faire, et les 9 millions, elle les fait. Comment elle avait salué le client de la 7, seul à sa table ! Comme si elle l’accueillait chez elle alors que c’était elle qui arrivait avec un autre. Un vieil ami, avait-elle dit en le présentant, sans honte. Ils étaient obligés de se dire bonsoir comme des collègues ! Ouais, deux personnes qui l’ont en partage.

Andry arrive dans son quartier. Il marche moins vite. Il fait semblant que ça ne pue pas en passant devant la poubelle. Il fait semblant de ne pas voir le couple qui se chamaille dedans. Il fait semblant de ne pas entendre l’enfant qui pleure à côté. Il fait semblant que les chiens du parking, cette fois, l’ont reconnu et ne l’embêtent pas. Il fait semblant de ne pas entendre les obscénités que débite le poivrot du coin de la rue. Il remarque que l’unique lampadaire, éteint depuis des mois, est cette nuit allumé. Une silhouette juchée sur des talons fait les cent pas entre la lumière et l’ombre. Arrivé près de l’entrée de leur ruelle, Andry s’aperçoit que c’est son frère cadet. Il lui demande machinalement :
– Maninona eto Dadou ?
– Tsy maninona fa mijorojoro.

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