Dahalo du Sud-Ouest : le Far West malgache
2 septembre 2016 - Archives Grand Angle commentaires   //   2087 Views   //   N°: 80

Bétails, fusillades, bandits et milices. Mais pas de Clint Eastwood, pas d’équipes de tournage, pas de fusils factices. Nous sommes au XXIe siècle, plongés en plein Far West malgache avec du sang versé, des gangs de hors-la-loi, des fortunes perdues, des familles brisées et l’insécurité permanente. C’est l’histoire d’un jeu et de joueurs qui ont abandonné les règles.

Ces hommes armés sont des miliciens convoqués par les autorités locales pour suivre et récupérer les zébus volés.

Cet homme a reçu un coup de hache sur la tête.

À travers la foule à l’extérieur de l’hôpital, un jeune homme est soutenu par deux autres. Bien qu’il tente de le cacher, il est clair qu’il a mal. Il arrive à l’hôpital et les médecins inspectent ses blessures aux mains, aux jambes, au bas du dos et à l’abdomen dues aux balles d’un fusil de chasse. Elles sont sévères. Alors que les chirurgiens préparent le bloc opératoire, le jeune homme reçoit les bénédictions des gens de son village qui ont voyagé jusqu’à l’hôpital avec lui. Ils touchent leur front au sien et le remercier pour sa bravoure.

Le nom du jeune homme est Daniel (Les noms ont été modifiés pour leur sécurité) Avant le lever du soleil, les dahalo (voleurs de zébus) sont entrés dans son village et ont volé le bétail. En entendant le bruit, Daniel est sorti de sa maison. Il a vu un groupe d’hommes portant des fusils et des haches courir derrière le bétail de son village vers la périphérie de la ville. Il a couru pour bloquer le passage des dahalo entre deux maisons, il s’est mis entre le troupeau de zébus et un buisson. Reconnaissant son appel, le bétail s’est arrêté.

Des éclats de balles retirés du corps d’un blessé.

Incapables de déplacer le troupeau, les dahalo ont tiré sur Daniel. Il a reçu des balles au niveau des membres et s’est écroulé par terre. Pris au piège derrière les zébus, les dahalo ont réalisé qu’ils avaient échoué. Ils se sont dispersés et ont disparu hors du village par d’autres chemins. Daniel traînant ses pieds, est escorté à l’hôpital le plus proche.
Quatre jours après avoir été transporté à l’hôpital, Daniel se tient debout, fier et prêt à marcher à la maison sans aide. Il portera les séquelles de cette incursion pour le restant de ses jours. Mais il est peu probable que ce soit la dernière fois qu’il doive tout risquer pour défendre sa famille et la fortune de son ami. Peut-être la prochaine fois, son initiative et son courage ne seront pas suffisants et les dahalo réclameront une autre vie dans un conflit qui fait rage depuis des décennies dans les régions éloignées des terres d’élevage de Madagascar. C’est la légende populaire des dahalo qualifiés de bandits, brigands, voleurs. Des criminels qui profitent au détriment des autres. Mais c’est plus qu’une histoire et cela commence par un jeu.

Daniel, six mois après son rétablissement.

Cet homme est victime d’une attaque de dahalo. Des éclats de balles lui ont été retirés de la jambe.

Pendant des siècles, les jeunes hommes Bara ont été tenus de prouver leur valeur en volant le bétail des villages voisins. Plus il y avait de zébus volés, plus les perspectives de mariage étaient bonnes pour eux. Les armes à feu n’ont jamais été utilisées dans ce contexte, seuls le risque et l’importance du bétail saisi étaient pris en compte pour prouver l’honneur ou la honte. Les jeunes hommes d’un village pillaient un autre village qui à son tour en volaient un autre à troupeau similaire, etc. Dans cette tradition, la valeur d’un zébu n’était pas mesurée en argent, elle était d’abord symbolique, élément du prestige social. C’est ainsi que des troupeaux étaient abattus pour marquer la mort d’un dirigeant local prestigieux.
De vol essentiellement symbolique, vécu comme un rite d’initiation on est passé au phénomène du banditisme. La tradition a été détournée, les règles du jeu ont été brisées et le cycle qui maintenait la prospérité générale a été oublié. La mondialisation, le matérialisme, l’intimidation et la cupidité ont fait leur apparition en même temps qu’on mettait en avant la valeur monétaire des bovins. L’argent a ainsi armé et organisé un groupe disparate d’opportunistes,

Tompshoa, blessé à l’épaule.

les dahalo qui volent les zébus et les écoulent sur les plus grands marchés de bétail. Là, un homme se chargera du bokin’omby (cahier de contrôle du bovin) et de les vendre pour répondre à la demande de viande bovine des villes de Madagascar et des marchés étrangers en Asie. Bien que la répression gouvernementale en 2010 ait considérablement paralysé cette mafia, la vente du bétail volé reste une entreprise majeure. Mais à en juger ses droits et ses torts ne sont pas si simples.
Six mois après le rétablissement de Daniel, dans un autre hôpital, un autre homme arrive. Son lamba est plein de sang ainsi que la charrette qui l’a transporté. Il est à peine conscient et le conducteur explique qu’il a été victime des dahalo, la veille. La balle est passée à travers son épaule mais a miraculeusement raté les artères. Son nom est Tompshoa et malgré le manque de matériel de transfusion sanguine à l’hôpital régional, il survit à la nuit. Au cours des cinq prochains jours, son histoire émerge progressivement. Tompshoa n’a pas vu l’homme qui lui a tiré dessus et ne veut pas spéculer sur son identité.

Un villageois et son fusil, en alerte.

Il rentrait chez lui après avoir célébré le retour de son frère au village quand il a senti la balle percer sa peau. Il va finalement révéler que son frère a été inculpé pendant cinq ans pour l’assassinat d’un homme dans un village voisin et que les deux villages – qui se trouvent à seulement trois kilomètres de distance – ont été eux-mêmes victimes d’accusations de vol de bétail et de meurtre.

Tompshoa a souffert avec son village. Il était riche grâce à ses zébus, mais il a perdu beaucoup à cause des incohérences dans son bokin’omby. Plusieurs zébus lui ont été volés au cours des années suivantes et deux têtes de bétail ont été vendues pour payer les frais médicaux de sa fille quand elle est tombée malade en novembre. Maintenant, il doit faire face à ses propres frais médicaux qui s’élèvent à 500 000 Ar. Sa famille ne disposant pas de moyens pour l’aider, il devra probablement vendre sa rizière pour financer son rétablissement. Il doit maintenant choisir : supportera-t-il de regarder sa femme et sa fille mourir de faim alors que leurs derniers fonds sont épuisés ou cherchera-t-il à prendre sa revanche sur ses assaillants ?

En ce sens, être un dahalo peut être considéré comme un état d’existence pour ceux qui vivent en dehors de la loi. Cette existence imprègne tous les niveaux de la société. Et beaucoup de gens haut placés continuent à en profiter en créant un environnement néfaste. Mais ce sont les villageois qui en payent le prix. Il y a aussi ceux qui ont le pouvoir de trouver la solution. Après des décennies d’application des lois à l’époque coloniale, les décideurs politiques adoptent des méthodes qui renvoient aux anciennes lois de Madagascar comme les accords conclus entre les personnes.

Dans le sillage du dernier « incident » de dahalo, le plus meurtrier, le district de Beroroha dans le sud-ouest de Madagascar tente de mettre en œuvre une fois de plus le dina. C’est un pacte entre les dirigeants des communautés pour assurer la sécurité mutuelle et pour briser le système de vengeance qui sévit dans la région. Le dina connaît un grand succès dans le district de la région d’Ambatomainty et de Melaky contrairement à la région voisine de Maintirano, où il n’est pas appliqué et engendre une aggravation de la violence. La responsabilité incombe à la population de ces quartiers où la violence semble perpétuelle et de mettre de côté la vendetta et la quête avide d’une meilleure vie.

Texte et photos : #JamesRuttle

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