Bezara : Photographe à béquilles
12 juin 2017 - Métiers commentaires   //   316 Views   //   N°: 89

Un long week-end s’annonce. Ce sont les vacances de Pâques dans la ville portuaire de Toamasina. Les citadins se massent au bord de la mer pour profiter de la brise du soir. Les manèges de la fête foraine sont pris d’assaut, l’alcool coule à flot. Beaucoup, cependant, ne profiteront pas de ces moments festifs. Tel Bezara Julien, 39 ans. Père de quatre enfants, il reconnaît que c’est pendant les vacances qu’il fait son plus gros chiffre d’affaires. Bezara est un photographe de rue. Mais pas un photographe comme les autres. Il est amputé d’une jambe.

Dans son village de Tsararivotra, il est considéré comme un héros. Et pour cause : « En 2010, les dahalo (bandits armés) ont attaqué le village. Je me suis interposé pour sauver les miens et cela m’a coûté une balle dans la jambe. » En perdant sa jambe, Bezara a dû abandonner son métier d’agent de sécurité. Mais au lieu de se lamenter sur son sort, il a décidé de faire de sa passion pour la photo son métier. Désormais armé d’un Canon EOS 550D rafistolé, cadeau d’un ami coréen, et de ses béquilles en alliage d’aluminium, il est celui qui fige le temps, qui « écrit avec la lumière » au sens premier de photographie, qui immortalise les souvenirs.

Une photo tirée par ses soins coûte 1 500 ariary ou 500 ariary pour un tirage 10 x 15 cm qui est le format le plus demandé. Pendant les fêtes, comme ce jour de Pâques, il peut faire jusqu’à cent photos, dix à vingt fois plus que pendant les jours ordinaires. Mais à quel prix !

« Tout les jours, je me lève très tôt pour parcourir trois kilomètres avec mes béquilles, avant de prendre le posy posy (pousse-pousse) pour rejoindre le centre-ville, ainsi je ne paye que la moitié du trajet. » Arrivé sur son trottoir, les choses se corsent car pour lever un client, c’est à qui se précipitera le plus vite. La concurrence est rude entre les photographes de rue, et eux ont leurs deux jambes pour courir. Pour atteindre son quota journalier de 5 à 10 photos, Bezara doit aussi travailler des heures sous le soleil, en s’abritant à l’ombre des cocotiers de l’Avenue quand la fournaise devient intolérable.

En 2015, sa vie a encore basculé quand sa cabane en bambou a brûlé. En quelques minutes tout est parti en cendres, ses meubles, ses vêtements, ses souvenirs. Jusqu’à l’imprimante qui lui permettait de faire des photocopies et d’imprimer ses photos qui a fondu dans les flammes. Malgré tout, avec son salaire et celui de sa femme lavandière, il a décidé de repartir à zéro. Il s’est reconstruit une case en bambou, juste un peu plus petite. Bezara n’est pas amer, il ne regrette rien de sa vie. Son geste héroïque lui vaut toujours la reconnaissance de ses voisins de Tsararivotra qui se cotisent pour lui fournir l’électricité gratuitement et payer la scolarité de ses enfants dans un établissement privé. Ne jamais désespérer de l’Homme.

COMMENTAIRES
Identifiez-vous ou inscrivez-vous pour commenter.
Fermer