Antemoro : Papier sacré, papier magique
28 février 2012 - Déco commentaires   //   966 Views   //   N°: 25

Papier sacré des anciens Antemoro, il est aujourd’hui l’un des fleurons de l’artisanat malgache. À Ambalavao, on continue à le fabriquer comme il y a plus de cinq siècles, exclusivement à partir d’écorces d’avoha. 

Mme Marie, ouvrière dans l’atelier de fabrication du papier Antemoro d’Ambalavao, dans l’enceinte de l’hôtel Aux Bougainvillées, accueille tous les jours les clients, les yeux rieurs, le sourire timide. Elle explique avec application le savoir-faire que lui ont transmis les « anciens ». Cette pâte à papier fabriquée exclusivement à partir de l’écorce d’avoha, une variété de mûrier poussant dans le sud de l’île, ces fibres longuement bouillies et rincées à l’eau claire qui se transforment en feuilles élégamment décorées et patiemment séchées au soleil.

Mme Marie travaille avec dix autres employés. Ce sont majoritairement des Antemoro (ou Antaimoro), littéralement « ceux du rivage » : on attribue l’invention de ce papier à cette ethnie de la côte sud-est, descendante de marchands arabes. Les secrets de son élaboration, attestée à Vohipeno dès le XVIe siècle, sont soigneusement gardés par les élites locales qui s’en servent pour conserver 

 les sourates du Coran, ce qui lui confère dès l’origine un caractère sacré. Jusqu’aux sorciers qui l’utilisent pour créer des décoctions médicinales, en infusant des feuilles de papier dans de l’eau après y avoir inscrit des formules…

Au XXe siècle, il perd ses vertus magiques pour entrer dans le circuit commercial. Un homme d’affaires français, Pierre Mathieu, s’associe avec un Antemoro du nom de M. Armand

(mort vers 1967), qui se trouve alors être le seul détenteur du fameux secret de fabrication. En 1936, après plusieurs expériences, ils installent leur fabrique à Ambalavao, au climat plus propice. Le processus se modernise avec l’utilisation de cuves en pierre ou d’une grille pour le séchage à la place des feuilles de bananiers. Dans ses meilleurs jours, la manufacture emploie ainsi près de 300 ouvriers et produit toutes sortes de papiers et d’emballages.

Dans les années soixante-dix, l’atelier perd le monopole et doit affronter la concurrence d’anciens ouvriers qui se sont mis à leur compte. Au fil des années, le papier perd son aspect utilitaire et devient plus décoratif grâce à l’incrustation de fleurs et de feuilles. L’atelier actuel, propriété de la famille Ragon, cherche à conserver les traditions en n’utilisant que l’avoha comme matière première. Le papier Antemoro, devenu en quelques décennies un objet de consommation courante, garde peut-être ici son caractère sacré.

#BénédicteBerthonDumurgier 

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