Andrianjaka Rajaonarison : « Le bambou peut servir de levier économique durable »
8 décembre 2017 - Éco commentaires   //   381 Views   //   N°: 95

Alors que le marché mondial du bambou représente 60 milliards de dollars, l’exploitation de cette filière à Madagascar n’en est qu’au stade d’inventaire. Andrianjaka Rajaonarison, coordinateur national du projet de l’International Network for Bamboo and Rattan-Inbar, nous en parle.

« Une politique ne suffit pas pour structurer cette filière. »

La filière bambou tarde à se développer à Madagascar. Pourquoi ?
En 2017, on n’a même pas encore fini de faire l’inventaire des ressources exploitables en matière de bambou. Paradoxe pour une île considérée comme parmi la plus riche en diversité de bambous. Madagascar compte une trentaine d’espèces endémiques avec une quinzaine d’espèces introduites d’Inde et de Chine. Malheureusement, sa valorisation n’est qu’au niveau artisanal focalisé le plus sur les mobiliers. Madagascar accuse un grand retard dans son exploitation. Il y a pourtant tant de produits dérivés du bambou comme la fabrication de produits cosmétiques, boissons énergisantes et charbon comme le fait la Chine. A Madagascar, les recherches sur l’exploitation du bambou ne sont pas très poussées. On dit toujours que c’est une filière porteuse mais son potentiel reste inexploité.

Existe-t-il une volonté politique de l’État de structurer ce secteur ?
Oui, il y a la mise en place d’une politique nationale sur la filière bambou. Pour l’instant, les chiffres sur le bambou sont rares car il n’y a aucune traçabilité des transactions financières.

Les artisans revendent directement aux marchands. Seuls ceux qui vont transporter le bambou demandent des permis de coupe. Même les agents de l’État ne savent pas quelle est la période idéale pour la coupe du bambou. Des renforcements de capacités à cet effet sont prévus avant la fin de l’année. Du côté des opérateurs économiques, ils sentent le manque de soutien de l’État et ils peinent vraiment à avoir accès à la terre pour permettre l’installation de grandes plantations. Quant à la population, elle croit que les mobiliers faits en bambou ne doivent pas être utilisés car ce type de bois est fait pour transporter les morts dans certaines régions et est réputé pour détruire la vie conjugale dans d’autres. Préjugés !

Pourtant il s’agit là, selon vous, d’une filière porteuse…
En effet, c’est la filière qui servira de levier économique durable pour les régions. Le bambou est à multiple usage notamment dans tout ce qui peut être exploité dans la construction

(mobilier, planches, madriers, etc.), pour produire du papier, des boissons, des engrais mais aussi pour la confection de tissus. Il peut générer toute une économie. On peut prendre exemple sur le village « Telomita » à Antananarivo qui s’est construit naturellement et dont les habitants se sont consacrés au travail du bambou. D’un point de vue écologique, la plantation de bambou sur les bassins versants permet de conserver le sol.

On assiste aujourd’hui à la promotion du charbon de bambou…
En tant que 29e pays membre de l’agence intergouvernementale Inbar, Madagascar a bénéficié d’un projet sur la valorisation de la filière bambou en partenariat avec le programme Prospérer. Pour minimiser la forte pression subie par les forêts primaires, le projet a développé la fabrication de charbon de bambou à Mahajanga, Port-Berger, Toamasina, Mananjary et Fianarantsoa. Sept dômes pilotes de charbon de 5 à 10 m² ont été construits et 700 paysans ont bénéficié de formation pour leur utilisation. A l’issu du projet, le rendement obtenu de la transformation du bambou est de 60 % contre 15 à 30 % pour le charbon de bois. Le charbon de bambou est, de ce fait, plus rentable d’un point de vue économique et environnemental. En plus, son pouvoir calorifique surpasse celui du bois standard avec plus de 4 000 kilocalories.

Quel modèle de structuration pour la filière ?
Il existe deux espèces de bambous, les monopodiales qui sont invasives et les sympodiales, non-invasives. Il faut démultiplier les recherches sur les propriétés des bambous à exploiter. Les Malgaches utilisent toujours les Phyllostachys aurea. Il faut plutôt exploiter le Dendrocalamus asper (côte Est) ou encore le Bambusa balcooa (Inde) pour construire par exemple des mobiliers durables et de meilleur design. Il faudrait aussi plus de transfert de technologie afin de former les paysans à l’exploitation pragmatique du bambou. Par ailleurs, une politique ne suffit pas pour structurer cette filière, il faut plus d’actions et c’est ce qui manque le plus à ce pays.

La filière bambou en chiffres

A Madagascar

- 292 822 jeunes plants répartis sur une surface de 105 hectares
- 200 ha reboisés en bambou en 2016
- 937 pépiniéristes planteurs dont 145 actuellement installés
- Création de 7 dômes pilotes de charbon
- Formation de 230 micro-entreprises rurales à la production de charbon
- Production estimée à 120 000 tonnes par an

Dans le monde

- La Chine occupe 75 à 80 % du total en valeur du marché mondial soit 10,5 milliards de dollars en 2009 et 50 % des exportations mondiales.
- En 2010, le Vietnam a atteint 300 millions de dollars de valeur d’exportation de produits en bambou ou en rotin.
- Les États-Unis et l’Europe sont les principaux marchés pour les produits du bambou représentant 80 % du commerce mondial.
- Le marché des tiges de bambou aux États-Unis est estimé à 15 millions de dollars dont 90 % proviennent de la Chine.

Propos recueillis par #PriscaRananjarison

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