Alohalika ny ranombary 2
29 août 2013 - Fictions commentaires   //   916 Views   //   N°: 43

De l’eau jusqu’aux genoux dans les rizières ! – Le retour 

Sur le plus gros fauteuil, la bière à portée de main, les Talking Heads dans les oreilles, je me caresse le ventre en la regardant à ses fourneaux. Elle fait des masikita. Suis descendu quand j’ai senti le fumet monter dans la chambre. Maintenant je suis sur le gros fauteuil. La télé est allumée mais j’ai coupé le son. C’est marrant un journal télévisé muet. Ça ne veut rien dire. Ils n’existent plus. Tous autant qu’ils sont, dans cette foutue boîte. En même temps, on sait ce qui se passe. Rien ne change d’hier. Les mêmes têtes dans des endroits différents, parfois 

même, aux mêmes endroits. Plage de silence. J’imagine que j’écoute Mike Brant braillant Qui saura. Elle soulève mes écouteurs et me demande ce qui me fait rire.

- La télé muette !
- T’es bête, elle dit.
Elle me laisse quand même quelques brochettes. Quelle saveur ! Je me caresse le ventre tandis que, dans mes oreilles, la voix de David Byrne demande où est la belle voiture, la belle maison, la belle femme. 

Rien de tout cela n’existe ! La voiture est un tacot que je loue la nuit, la maison un lit que je ne peux occuper que dans la journée, et ma femme une rêverie que je poursuis dans mes carnets sous les lampadaires de la ville.
Rien n’existe sauf le fumet de brochettes. Je me suis arrêté quand j’ai senti l’odeur caractéristique du zébu braisé avec le gras de la bosse. En prime, je comptais profiter de la chaleur du brasero. 

« Mets-moi en 5, je dis à la braiseuse, allez 6, 7 ! pour le prix de 6 ! » Elle sourit, compte les brochettes qui lui restent. « 10 pour le prix de 10, ça ira ? » Mon sourire s’éteint. Dans un soupir je dis « 6, ça ira ». 

En me levant à demi pour me rapprocher du feu, j’ai du mal à soulever le fauteuil. Il pèse une tonne. Des bouts de palettes reliés à un parasol. Je me résigne à me mettre debout près du feu. Il fait à peine plus chaud. 

- Il fait froid, le charbon brûle mal, ça ne grille pas assez.
- Ça ira, je dis.
- Alors, c’est vous ? Oui, c’est vous, je vous reconnais. Ne vous retournez pas, c’est à vous que je parle.
- …
- C’est vous le taxi qui promène la morte. Mes garçons vous connaissent bien. C’est eux qui lavent votre voiture. La première fois, à votre retour d’Andraharo, vous vous êtes arrêté ici. J’étais là. Ils ont lavé votre voiture, ils parlent souvent de cette odeur…
- …
- Pourquoi vous faites ça ? Pourquoi acceptez-vous de la prendre dans votre voiture ? Regardez, vous n’avez plus de client. Vous ne pouvez même pas payer mes 10 malheureuses masikita ! 

Je suis allé me rasseoir sur l’impossible fauteuil dès la première phrase. Tandis que le reste tourne dans ma tête, le froid m’envahit et engourdit mes membres et tout mon corps. Raidi comme une sculpture sans vie, même si je voulais répondre, je ne peux pas desserrer les dents. Figé comme lorsque je la rencontre. Sauf qu’elle, elle commande mes mouvements comme à une marionnette. Les gens donc la voient aussi. Et ils me voient quand je lui fais traverser tout Tana. Comme un enfant, je fermais les yeux et je croyais que je devenais invisible. 

Vous voulez de la sauce d’arachide avec ? Du piment ?
Il faut que je me désengourdisse. Se concentrer sur le fumet des masikita. Des moments chaleureux. Un zoma magnifique derrière Mahamasina où les clients me louent pour la soirée et m’invitent à ripailler dans mon taxi. Je n’avais qu’à demander. La bouteille de rhum que je partageais avec Ra-Eddy de temps en temps avant qu’il n’aille chercher sa part de soleil du côté de Sapphire-City dans le Sud. Les masikita de ma mère, qu’elle achetait en rentrant de son travail, qu’on réchauffait à la poêle et avalait avec le riz soasoa, cuit en fin d’après-midi et gardé au chaud dans des couvertures, mou à souhait. 

- Sauce d’arachide, oui, piment, oui, j’ânonne bien fort, délivré… Elle n’est pas morte !
- Elle n’est pas morte ? Ha ! Ha ! Ha ! Il n’y a que vous qui la voyez de chair et d’os. Le monde la voit juste d’os et de boue ! Ha ! Ha ! Ha ! Quelle idée de promener une morte ! 

- Ce n’est pas une morte. Je l’emmène au bureau de son mari à Andraharo.
- Vous avez vu son mari ? À quoi il ressemble ?
La masikita. Un petit bain dans la sauce d’arachide pimentée. Hmmm ! Du pain chaud serait l’idéal. Celui qui sort juste de la boulangerie au petit matin. Parfois des clients m’en font profiter. Je n’ai jamais vu le mari. Dès qu’elle descend de la voiture, je ne demande pas mon reste, je me barre.
- Il n’empêche que ce n’est pas une morte, elle parle, elle m’a dit quelque chose !
- Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?
- Elle m’a dit qu’il y a de l’eau jusqu’aux genoux dans les rizières ! Alohalika ny ranombary e !
- Ha ! Ha ! Ha ! Ça lui fait une belle jambe ! Depuis quand les morts se préoccupent-ils du riz ? Les tombeaux ne sont jamais situés en dessous des rizières !
- Remarquez, un cousin de ma femme, son grand-père lui apparaissait dans son sommeil et le prévenait de la même façon ; quand ils ont ouvert le tombeau, c’était inondé, là-dedans, à cause d’une fissure !
- Il n’a pas exigé une course en taxi, lui !
- Ha ! Ha ! Ha !
Qui sont tous ces gens autour de moi ? Les masikita refroidissent. Le gras gelé me râpe désagréablement la langue. Pourquoi crient-ils comme cela ? Le piment ne chauffe même pas mon palais. Pourquoi me regardent-ils tous ? La sauce devient pâteuse. Pourquoi rient-ils ? 

- Alohalika ny ranombary e !
- Ha ! Ha ! Ha !
- Vous ne vous souvenez de rien ?
- Qu’est-ce qui vous est arrivé ?… 
Elle vous est apparue floc-floquant, couverte de boue, hein ?
- Ha ! Ha ! Ha !
- Vous ne vous êtes pas arrêté !
- J’étais à l’arrêt sous mon lampadaire !
- Ha ! Ha ! Ha ! On parle de la première fois. Vous ne vous êtes pas arrêté ! hein ?
- De quoi parlez-vous ?!!
- La première fois, quand elle venait de tomber dans les rizières, qu’elle est remontée toute couverte de boue sur la digue et a demandé de l’aide, vous ne vous êtes pas arrêté.
- Elle criait « Alohalika ny ranombary e ! »
- Il fallait la voir, personne ne l’aurait fait rentrer dans une voiture dans cet état !
- C’était une jolie femme !
- Elle serait exquise débarrassée de la boue !
- Ha ! Ha ! Ha ! Un cadavre exquis ! Ha ! Ha ! Ha !
- Elle n’est pas morte !
- Elle est plus morte que morte. Abandonnée par tous sur la digue, renversée dans une rizière, elle en est morte ! 
Depuis elle nous oblige à la ramener à Andraharo. Vous n’êtes pas le seul qu’elle oblige !
- …
- Vous n’êtes pas le seul non plus à qui elle confie son message !
- … Ah, ouais ! Vous aussi ?
- Alohalika ny ranombary e ! 

par Johary Ravaloson

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