Une réputation tenace, reprise et divulguée par des générations de touristes abusés, veut que Madagascar soit un pays où la violence n’aurait pas élu domicile. Et il se trouve même de bons citoyens, participant à cette idée reçue, qui ont fait part de leur étonnement scandalisé lorsque parut en librairie Violences malgaches1, le premier livre à traiter de ce sujet quasi tabou.
Les apparences ne sont pas entièrement trompeuses pour autant. La société traditionnelle offre le spectacle d’un vivre ensemble harmonieux, agrémenté d’un sens aigu de l’hospitalité. Et non seulement le langage affronté y est proscrit, mais chacun s’ingénie à dire ce que l’autre aura plaisir à entendre, sans dévoiler ses opinions. Cette manière d’être résulte d’une éducation qui a bridé toute expression spontanée des sentiments, qu’ils soient favorables ou hostiles. Ainsi, jusqu’à la fin du XIXe siècle, chaque caste avait son comportement et son langage spécifiques, qui discriminaient avec précision les nobles, les roturiers et les esclaves. De même, la prééminence de l’homme sur la femme et celle de l’aîné sur le cadet continuent à imprégner les mentalités actuelles. Il en reste une inhibition générale qui exerce une violence permanente sur les personnes, contraintes de surcroît par les interdits, les coutumes et le regard des autres. Seuls exutoires à cette violence contenue de la société traditionnelle, le recours au poison, autrefois fréquent, et les révoltes sporadiques, sanglantes mais rapidement matées.
Or, depuis la colonisation et l’indépendance recouvrée, la violence est régulièrement utilisée pour légitimer le pouvoir de l’État. L’insurrection de 1947 et sa répression ont fait des dizaines de milliers de morts. Le premier président, Tsiranana, écrase dans le sang la jacquerie d’avril 1971 dans le Sud et fait tirer sur les étudiants le 13 mai 1972, dans la capitale. Ratsimandrava est assassiné le 11 février 1975, six jours après son accession au pouvoir. Le 3 août 1985, Ratsiraka lance l’armée contre les Kung-Fu qui avaient massacré une centaine de délinquants organisés en groupes révolutionnaires le 4 décembre précédent. Le même Ratsiraka ordonne de tirer sur une foule pacifique venue manifester devant son palais d’Iavoloha le 10 août 1991, provoquant 130 morts. En 2002, une guerre civile larvée oppose Ratsiraka à son challenger Ravalomanana, faisant des centaines de victimes à travers le pays. Le 7 février 2009 enfin, la garde présidentielle tue plus de 30 partisans de Rajoelina, devant le palais d’Ambohitsorohitra.
Aujourd’hui, la pression sociale se relâchant, libre cours est laissé à la violence au quotidien. Les étudiants de l’université d’Antananarivo tuent et brûlent de présumés cambrioleurs sur leur campus, les acheteurs du marché se livrent au lynchage de tout passant désigné comme voleur, les policiers tirent sans sommation sur quiconque se sauve à leur approche, les dahalo (voleurs de zébus), non contents de dérober le bétail, exécutent les villageois, lesquels se vengent en exécutant tout présumé dahalo, etc. Car la violence, qui servait d’exutoire à l’excessive pression sociale et à l’intolérable exploitation, tend à devenir structurelle. Dans les villes surtout, où le conditionnement social commence à se relâcher, l’agressivité des jeunes défavorisés prend une ampleur inquiétante : confrontés à une misère croissante, sans perspectives d’avenir, ils se retrouvent dans le cadre de bandes autonomes agissant sans limites ni retenue.
Cette montée de la violence s’enracine également dans des causes spécifiques. En premier lieu, le sentiment d’impuissance face aux agissements des riches et des puissants, dont l’arrogance et le train de vie ostentatoire humilient les pauvres. S’y ajoute la frustration de voir les détournements et les turpitudes des politiciens rester impunis alors que les délits mineurs des petites gens sont lourdement sanctionnés par une justice partiale. Enfin, la conception même de la mort, trop facilement tenue pour inéluctable, voire même bénéfique dans la mesure où elle fait entrer dans le processus d’ancestralisation, limite l’impact psychologique des violences. Comment alors venir à bout d’un phénomène qui tend en quelque sorte à se banaliser ? La seule répression n’y suffit pas. Il y faudra deux conditions : une politique volontariste de réduction des inégalités et de promotion de milieux défavorisés, ce dont la classe politique n’est pas encore convaincue ; et une réappropriation collective des valeurs traditionnelles de tolérance et de respect, adaptées à une société en voie de modernisation, ce dont la société civile n’a pas encore pris la mesure.
Christian Alexandre, Violences malgaches, Foi & Justice, 2007, 196 pages.


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