Depuis plus de trente ans, Pierrot Men photographie Madagascar. Avec la pudeur et la discrétion d’un artiste qui refuse l’intrusion, il a composé au fil des rencontres une œuvre poétique et sensible où s’expriment à la fois l’amour de son peuple et l’urgence du témoignage. Aujourd’hui, il publie un nouveau livre : Portraits d’insurgés, Madagascar, 1947, un travail de mémoire réalisé en hommage aux derniers survivants de la rébellion de 1947.
Comment est né le projet 1947 ?
Cela remonte à loin. J’avais huit ou neuf ans. Quand ma mère est morte, quand on l’a enterrée, il y avait près de sa tombe une autre tombe beaucoup plus petite, dont l’inscription était presque effacée. Ce jour-là, on a déposé des fleurs sur cette petite tombe. J’ai demandé qui était cette personne enterrée là. On m’a dit que c’était ma grand-mère qui avait été découpée en morceaux lors de la rébellion de 1947. C’est comme ça que le mot 1947 a commencé à résonner dans mon esprit. C’est resté en moi, ça a mûri lentement.
Et vers 2008, j’ai fait un calcul. Je me suis dit que bientôt plus aucun témoin de 1947 ne serait en vie, qu’il fallait faire quelque chose. Un travail de mémoire, de lien entre le passé et le présent. Au même moment, j’ai rencontré l’écrivain Jean-Luc Raharimanana, je lui ai parlé de tout ça, et nous avons décidé de faire ce livre.
Cela impliquait-il pour vous un travail photographique différent ?
Oui. D’habitude, je photographie à la volée, je capture les instants, au hasard des circonstances, dans leur spontanéité. Avec le projet 1947, c’est la première fois que j’ai travaillé dans un but précis. Ça avait un côté journalistique auquel je n’étais pas habitué, et en même temps il y avait cette confiance, cette complicité à instaurer. Je suis allé voir ces personnes, je leur ai expliqué ma démarche et j’ai longuement discuté avec elles. Je venais avec un magnétophone et je leur disais : « racontez-moi votre histoire, et pendant ce temps je prends des photos. Oubliez l’appareil photo, parce que c’est surtout vos récits qui m’intéressent ».
Pendant qu’ils parlaient, ils avaient toujours des moments d’attente, où leur regard se perdait dans le vide parce que c’étaient leurs souvenirs qu’ils contemplaient intérieurement. J’ai fait presque toutes les photos dans ces instants. En quelque sorte, je photographiais la seule image possible de leurs souvenirs : leur regard perdu vers le passé.
Quelle est la rencontre qui vous a le plus marqué ?
Toutes étaient marquantes. Pour vous donner un seul exemple, j’ai rencontré un homme à Ambila, Martial Korambelo. Tout était gravé dans sa mémoire, intact. Il se rappelait les noms de ses camarades, de ceux qui furent en prison avec lui, des officiers, il se souvenait des moindres paroles. Pendant son récit, il refaisait les gestes qu’il avait eus ou qu’on avait eus à son égard, il revivait littéralement l’histoire devant moi. C’était très impressionnant.
Ce qui m’a frappé, c’est que parmi les personnes que j’ai rencontrées, pas une n’avait de rancœur envers les vazahas ou les Français. Pour eux, c’était une histoire déjà écrite. Ce qui importait le plus, c’était de pouvoir la raconter.
Qu’avez-vous voulu transmettre à travers ces portraits ?
Pour moi, en tant qu’artiste, c’est vraiment un travail de mémoire. C’était pour dire : ces gens-là vont disparaître, je suis l’un des derniers témoins, il faut recueillir leur histoire et leur rendre hommage. Ces gens n’étaient pas obligés de me parler. Pourtant, ils m’ont convié dans l’intimité de leurs souvenirs. Ils m’ont vraiment ouvert leur cœur. Ils se sentaient compris et aimés. Ça a été des moments profondément intenses et émouvants. À la fin, quand il fallait que je reparte, c’était parfois très dur. Sur les trente personnes que j’ai rencontrées, six déjà sont décédées. Avec ce livre, j’ai l’impression qu’elles vivent encore.

Pierrot Men est né en 1954 à Midongy Sud, sur la côte Est. Sa carrière artistique a commencé très tôt par la peinture, art qu’il a pratiqué pendant 17 ans aux côtés de son ami Léon Fulgence. Pour réaliser ses toiles, il travaillait à partir de photos. Un jour, quelqu’un lui demande de lui montrer ses clichés et, en les découvrant, lui dit : « tu t’es trompé de vocation. » Pierrot Men se lance alors dans la photo et expose pour la première fois en 1985, à Tana. En 1994, il remporte le prix Leica Mother Jones, et en 1997 il obtient la médaille d’or aux jeux de la francophonie. C’est le début de la reconnaissance internationale et des expositions à travers le monde. Aujourd’hui, Pierrot Men est considéré comme le plus grand photographe malgache.
Portraits d’insurgés extrait
« Moi, j’avais apporté l’essence, j’avais amené. Les fusils tonnaient partout. Partout tonnaient les fusils. J’ai répandu l’essence, ça ne brûlait pas. J’ai brûlé la maison mais le feu ne prenait pas. J’ai fait le feu, ça ne brûlait pas. J’ai fait le feu, ça ne brûlait pas. Il y avait un fanafody. Je ne savais pas que les blancs faisaient aussi du fanafody. Ça ne brûlait pas. Ils ne nous ont pas tués mais s’ils l’avaient voulu, nous étions morts. Des avions partout. Des avions. Les Blancs ont brûlé les villages. J’allais à l’école encore. J’avais cet âge. 14 ans. Je n’ai pas pu tuer. Nous nous étions réfugiés dans la forêt de caféiers. Quelle souffrance avions-nous vécue, quelle souffrance… ! Venez ! Venez ! Nous fuyions. Mes yeux ont vu, mes yeux. Comment pourrais-je raconter tout ça si je n’avais pas vu ? Les avions tournaient là-haut, tournaient. Ils répandaient des photos. Des gens morts pris en photo. Comme si c’était des mensonges si les yeux n’avaient pas vu. J’étais tombée malade dans la forêt. J’étais presque morte. Les Blancs ont tué des gens. Comme si les gens ne comptaient pas, comme si les gens ne vivaient pas avec eux. Les Tanàla n’ont pas pu rester dans leurs villages. Ils marchaient. Ils bougeaient. Ils marchaient. Ils bougeaient. Des gens comme toi, blancs, allaient : « Où sont les zébus ? » Ils ont mis les enclos. Ils ont tiré dans le tas. Les zébus sont morts.
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Hier je suis tombée, je suis fatiguée, je n’ai pas d’argent et le médecin est loin. Je suis vieille. J’ai très mal. L’os est brisé. Mais c’est étrange, personne n’est jamais venu me demander de raconter ce qui s’était passé. Tu es venu aujourd’hui et je vais mourir. »
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Fitambarana à l’IFM Publié le 17 Mai 2012, 16.26
Les groupes L’Avion Rose et Tambours Gasy ont partagé la scène de l’Institut français de Madagascar (IFM) le 11 mai dernier.
AccompagnésRencontre improbable entre chansons françaises pop-rock et percussions basée |
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