8 août 2017 : Scènes d’assainissement à La Réunion Kely
9 octobre 2017 - Grand Angle commentaires   //   3252 Views   //   N°: 93

Des mesures d’assainissement trois fois par semaine durant quinze jours. Tel est le dernier programme annoncé par la Commune Urbaine d’Antananarivo (CUA) pour venir à bout des 4Mis (enfants des rues) dans les quartiers d’Anosibe, Anosizato-est et Anosy. Nouds avons voulu savoir ce que cela donne concrètement sur le terrain.

La police communale en train de tout brûler.

Dans le quartier d’Anosibe, au lieu communément appelé « La Réunion Kely », des agents de la Commune Urbaine d’Antananarivo, appuyés par la police communal, ont procédé à une opération de « nettoyage » en incendiant les abris et affaires des sans-domiciles habitants les lieux.

Pendant que d’autres rebatissent avec les moyens du bord, les autres se sont abandonné à l’alcool.

C’est une publication sur la page Facebook de la CUA qui nous a alerté (https://www.facebook.com/Cserasera/posts/472667176427767). Accompagné d’une vingtaine de photos, un communiqué au ton mençant expliquait que la mairie souhaitait assainir le IVème arrondissement en expulsant ses 4Mis (enfants des rues) qui ont « totalement envahi » (hipoka) les quartiers d’Anosibe, Anosizato-est et Anosy . Cet « avertissement » (fampitandremana) visait à éradiquer les « odeurs nauséabondes », les « vols à l’arraché », les « pickpockets » dont sont victimes les braves résidents de ces quartiers. Et la CUA de préciser que ces opérations d’assainissement auraient lieu trois fois par semaine durant deux semaines. Interpellés par ce communiqué alarmiste et alarmant, et ayant des doutes sur la bonne diffusion de ce post parmi les intéressés (les 4Mis n’étant pas encore, à notre connaissance, connectés sur Facebook), nous décidons d’aller observer la situation le soir même sur le terrain.

8 août 2017 – La Réunion Kely, Anosibe. Nous arrivons sur les lieux vers 21 heures. Coincé entre le canal, le chemin de fer et les murs de la société Colas, nous nous trouvons face à un chaos indescriptible : des cris, des pleurs d’enfants, de bébés, des feux immenses éclairant la scène, des trano-sachets en feu. La tension est forte, explosive.

Un jeune garçon reste près des affaires qui ont réussies à être sauvées par sa famille après que leur maison (trano sachet) ait été brûlée pas les agents de la CUA.

Des habitants de la Réunion Kely à Anosibe restent impuissants face à l’opération de nettoyage des agents de la CUA.

Des hommes en gilet fluorescent jaune se mélangent à des policiers municipaux armés de gourdin. Des enfants hagards, les yeux mi-clos, errent parmi ce quasi-décor de guerre. Et pourtant, ici à Tana, nous ne sommes ni en guerre, ni en situation d’état d’urgence. Aujourd’hui, certains Malgaches ont simplement décidé de faire la guerre à certains de leurs compatriotes. Et pas les plus puissants. Des enfants.

Andomalala Niaina, jeune femme d’une vingtaine d’année venue rendre visite à sa mère, « résidente » de La Réunion Kely, veut nous parler : « Je suis arrivée cet après-midi et je les ai vu brûler la moitié des trano-sachet et les affaires à l’intérieur. Les gens ne savent plus où aller, et où dormir, on les laisse comme ça à l’abandon ! On aimerait vraiment savoir ce qu’ils veulent de nous. Ma mère n’est pas encore parmi les victimes de leurs mais les autres ont tout perdu ». Les agents de la commune et les policiers nous voient nous avancer avec nos appareils photos. Vu la situation et craignant d’être refoulé manu militari, je sors ma carte de presse. Des fonctionnaires nous observent d’un oeil sévère mais on nous laisse tout de même travailler. Nous sommes les seuls journalistes présents sur place. Nous discutons brièvement avec un homme qui semble être le chef de l’opération.

Des enfants fuient une charge de la police qui riposte contre leurs jets de pierres sur les agents de la CUA.

Un enfant qui s’est fait brûler par son repas du soir qui était en train de cuire. La nuit précédente (lundi), la police communale et les gros bras de la commune ont renversés les taudis sans prendre en compte qu’il y avait des gens à l’intérieur.

« Vous voyez bien comment c’est ici, c’est vraiment le désordre, c’est sale, il faut tout nettoyer ! » nous lance-t-il en guise de justification.

La population de la Réunion Kely regarde, dépitée et amère, leurs affaires se consumer doucement. Des enfants se rapprochent des flammes, il fait très froid ce soir-là. Les agents de la commune, les bras ballants, attisent le feu de temps en temps en y jetant nonchalamment quelques gony (sacs de jute) remplis de tout et de rien. Des femmes hurlent, pleurent, tentent de les en empêcher ou de sauver des flammes ce qui reste de leurs biens. Certains agents semblent être rongés par le doute, d’autres rigolent nerveusement entre eux.

Une femme nous interpellent : « Pourquoi vous prenez des photos ? Ça va nous servir à quoi ? Même si les gens les voient, ça va changer quoi ? » Soudain un homme vient vers nous, il veut témoigner. Furieux, il se présente : « Je m’appelle Rakotoarisoa Gervais, ce que je veux dire au Fanjakana : pourquoi vous nous traitez comme ça, nous les petites gens ? Pourquoi vous détruisez nos affaires, nos plastiques [N.D.L.A : issus du glanage dans les bennes à ordure et destinés à la vente], nos assiettes, nos marmites ? On n’a plus rien ! Où allons-nous dormir ce soir ? Nos matelas ont été brûlés !

Pourquoi vous détruisez nos affaires, nos plastiques [N.D.L.A : issus du glanage dans les bennes à ordure et destinés à la vente], nos assiettes, nos marmites ? On n’a plus rien ! Où allons-nous dormir ce soir ? Nos matelas ont été brûlés ! Pourquoi ils n’ont pas fait ça en journée, on aurait au moins eu le temps de trouver un endroit où dormir. Les riches, eux, ils dorment tranquilles ce soir. »

Un autre homme, la quarantaine, prend la parole : « Je m’appelle Fernand. Vraiment je ne comprends pas, hier la CUA est venue et a exigé que nous nettoyions la Réunion Kely parce que c’était trop sale. Donc c’est ce que nous avons tous fait tôt ce matin, on a nettoyé le chemin de fer et tout ça, et tout est devenu propre. Et puis soudain, ils reviennent ce soir, ils nous crient dessus, ils réveillent tout le monde, nous bousculent, alors qu’il y a des personnes âgées et des enfants qui dorment, et ils brûlent nos maisons ! » Une femme, bébé sur le dos, crie à côté de nous : « J’avais tout mon argent dans la maison, tout est maintenant brûlé ! »

Il est tard, tout le monde est sur les nerfs ; sans prévenir, un petit garçon lance des cailloux sur les forces de l’ordre. D’autres gamins s’y mettent également. Les agents reculent, décontenancés. Armés de leur gourdin, les policiers municipaux font mine de riposter et de charger les gosses. Mais finalement ils prennent la meilleure décision en se repliant et réintégrant leurs minibus Mazda bleus.

Mais pourquoi ces opérations ? Qui les a ordonné ? Quel est le but de tout ça ? Ratsimbarison Herifidy, délégué adjoint de la mairie du IVème arrondissement, dont dépend le quartier d’Anosibe, nous informe qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, ces « opérations nettoyage » ne sont pas encore totalement terminées : « A présent nous sommes en phase de pérennisation, nous venons contrôler les lieux, voir si les 4Mis sont partis. Dans le cas contraire, nous rebrûlons les maisons. Cette opération n’a pas de limite dans le temps et on continuera jusqu’à ce que les 4Mi quittent les lieux définitivement. » Il ajoute : « On veut juste les chasser, la CUA n’a pas de lieu pour accueillir les 4Mis. » D’après ce délégué, c’est la maire de Tana qui a ordonné ces opérations et chaque arrondissement s’est organisé à sa façon.

Rafanomezantsoa Mamy Nirina, délégué adjoint du 1er arrondissement, nous confie : « Vous savez, La CUA possède en tout 354 agents de nettoyage pour une ville de 2,2 millions d’habitants. Et l’ exode rural ne nous facilite vraiment pas la tâche. Les 4Mis font leurs besoins dans la rue et tous les jours ces 354 agents doivent nettoyer leurs excréments. » En septembre 2016, la direction de la Réinsertion sociale, dépendant du ministère de la Population a construit un nouveau centre d’hébergement pour les 4Mis dans le quartier d’Isotry. Mais il semblerait que ce troisième centre ne suffise pas à remédier à la détresse quotidienne présente dans les rues de Tana.

Le soir du 8 août, des 4Mis nous raconteront que l’inconcevable s’est produit : juste avant notre arrivée, alors que les agents de la commune détruisaient les maisons à coups de pied, une marmite d’eau bouillante se serait renversée sur un bébé. Celui-ci a été admis immédiatement à l’hôpital. Les parents étant à ce jour introuvable il nous a été impossible de vérifier la véracité de cette information ni si le bébé a survécu.

Texte et photos : #ZanakynyLalana

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